Un nouveau modèle de développement ambitieux, mais réalisable

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Depuis près de quatre ans, notre pays navigue à vue, car il n’a plus de politique de croissance économique et encore moins de stratégie de développement. Les différents gouvernements qui se sont succédé se sont contentés «d’éteindre plus ou moins les incendies» sans se préoccuper de mettre au point une stratégie crédible et durable.

Le gouvernement de technocrates vient de mettre au point un projet cohérent. De quoi s’agit-il ? Quels sont les principaux volets ? Quelles sont ses chances de réussite ? Est-il en mesure de répondre aux aspirations de la nation et aux attentes de la Révolution ? Fait-il l’unanimité des partenaires sociaux ?

Certes, l’ancien modèle de développement s’est essoufflé depuis longtemps déjà et a abouti à un échec, d’où le déclenchement de la Révolution.

D’ailleurs, il était focalisé sur un système sélectif : favoriser la croissance des zones littorales et la prospérité des couches sociales privilégiées et des classes moyennes supérieures aux dépens des couches défavorisées et des régions intérieures.

Après l’adoption de la feuille de route, le dialogue national économique organisé par le gouvernement de technocrates a engendré un consensus sur un nouveau modèle de développement qui coïncide en grande partie avec les revendications qui ont émergé lors du déclenchement de la Révolution.

Il faut dire qu’entre-temps, soit près de quatre années après le 17 décembre 2010-14 janvier 2011, tous les critères financiers et économiques du pays se sont dégradés de façon sensible. En effet, le déficit du Budget de l’État a dépassé les 7%, ce qui est grave puisque la tendance est croissante depuis quatre ans.

Le déficit du commerce extérieur n’a pas cessé de se creuser depuis trois ans avec des importations croissantes et de difficultés au niveau des exportations.

Le taux d’inflation oscille autour de 6 à 7%, ce qui a détérioré le pouvoir d’achat des classes moyennes, le taux de change du dinar s’est effondré, ce qui renforce encore plus l’inflation importée.

Le taux de croissance reste lent et fragile et n’a pas dépassé 2,8% par an. L’investissement est en panne, la société tunisienne a connu de profondes mutations sociales et des aspirations nouvelles ont émergé depuis quatre ans, concrétisées par l’adoption d’une nouvelle Constitution.

Parmi les nouveaux choix stratégiques qui font l’unanimité figurent en bonne place la justice et la solidarité sociales, la décentralisation et le développement régional, le rôle primordial de l’État en tant que stratège, investisseur et régulateur, garant de la solidarité, du développement du pays de la bonne gouvernance et de la transparence de l’administration.

Restaurer les équilibres financiers macro-économiques

Il s’agit d’un objectif à moyen terme et d’une condition fondamentale que de parvenir progressivement à la réalisation des grands équilibres macro-économiques, si l’on veut promouvoir une croissance rapide et durable.

En effet, il est malsain et contreproductif de continuer à gérer le pays avec un déficit profond du budget de l’État. Ce déficit doit, à terme, être contenu à 3% maximum, financé par des ressources fiscales internes au pays et non par des prêts extérieurs à vocation de «développement et investissement» et non-consommation ou fonctionnement (salaires) du secteur public.

Le gouvernement doit faire preuve de bonne gouvernance avec la rationalisation de la gestion des finances publiques.

Pour réduire le déficit du commerce extérieur, il va falloir non seulement doper les exportations, mais surtout prohiber les importations superflues de produits de luxe.

Les salaires de la fonction publique doivent être maîtrisés, car il s’agit de dépenses improductives.

L’État doit s’employer à lutter contre la contrebande et le commerce parallèle et renforcer le contrôle pour éviter la corruption dans les rouages de l’Administration

Concrétiser les réformes structurelles

La gestion des affaires publiques, depuis le 14 janvier 2011, a provoqué la détérioration de la situation de certaines institutions financières de l’État comme celle des banques, de la Caisse générale de compensation et des recettes fiscales de l’État. En effet, les trois banques publiques ont des difficultés financières et ont besoin d’être restructurées : recapitalisation et nouvelle gouvernance avec mise en application du respect des normes prudentielles pour continuer à financer les entreprises économiques, notamment les crédits long (et moyen) terme au lieu des crédits à la consommation.

Il y a lieu également de mettre en place des financements appropriés pour favoriser le développement des PME en difficulté, ainsi que la microfinance qui souffre d’un grand vide alors que les TPME (très petites PME) assument un rôle social vital pour lutter contre le chômage la pauvreté et la marginalisation. Deux milliards de dinars sont nécessaires pour recapitaliser les trois banques publiques, reste à savoir si l’apport de l’État sera suffisant. Il faut dire que la dynamisation des banques publiques nécessite la participation du secteur privé et éventuellement de partenaires étrangers stratégiques à titre minoritaire (banques ou investisseurs). Cependant les résultats des audits n’ont pas encore été rendus publics.

L’évasion fiscale atteint des proportions catastrophiques dans notre pays, aggravée par l’injustice fiscale. En effet, ce sont les salariés qui contribuent à hauteur de 80% aux ressources fiscales du budget, tandis que les forfaitaires, professions, commerciales et libérales qui brassent des recettes énormes ne paient que des montants dérisoires, ce qui constitue une inégalité scandaleuse par rapport aux salariés. Il faut dire que les activités de contrebande accaparent environ 40% de l’économie, ce qui prive l’État de ressources importantes tout en détruisant le secteur privé formel de façon lente, mais sûre.

Le manque à gagner fiscal est estimé à 12 milliards par an par les experts, c’est dire qu’une réforme fiscale draconienne s’impose d’urgence. Les mesures qui ont été prises lors de la loi de Finances complémentaire pour l’exercice 2014 vont dans ce sens : levée du secret bancaire lorsqu’il s’agit de redressement fiscal approfondi, suppression du régime forfaitaire pour 68 métiers, lutte contre la contrebande. Mais il faudrait aller encore plus vite et plus loin si l’on veut être efficace.

La réforme du système de la compensation déjà enclenchée devrait réviser la subvention aux produits alimentaires qui n’est pas destinée aux classes défavorisées.

Elle portera à l’avenir sur les produits énergétiques qui accaparent 80% du budget de la Caisse, et ce à tous les niveaux : à la pompe et au niveau de la STEG.

Il y a lieu de s’attendre à des augmentations de prix au niveau de tous les produits qui ont recours au transport afin de s’aligner sur les cours mondiaux.

Il faut dire que le budget de la Caisse de compensation a été multiplié par quatre en quatre ans et a dépassé en 2014 les 6 milliards de dinars, ce qui lèse de façon sensible le Budget consacré au développement et à l’investissement.

Le lourd fardeau de la subvention accordée aux entreprises publiques à cause de leur déficit croissant et qui dépasse pour vingt-huit entreprises les 2 milliards par an doit faire l’objet d’une restructuration/recapitalisation et de dégraissage des effectifs. Il s’agit de vingt-deux entreprises de transport, dont la SNCFT, TRANSTU, TUNISAIR, COTUNAV… Or la nouvelle stratégie de développement reste silencieuse sur la façon de gérer le déficit des entreprises publiques.

Relancer la croissance et promouvoir l’emploi

Nous sommes ici au cœur du nouveau modèle de croissance économique, c’est la partie la plus ardue, là où l’État doit cumuler plusieurs fonctions difficiles à assumer en même temps.

L’État doit être, en plus de stratège, investisseur, régulateur de la vie économique et sociale et garant de la solidarité nationale et de la protection des plus démunis. Cela ne suffit pas

L’État doit restaurer la confiance chez les investisseurs privés et proposer un code de l’investissement incitatif avec de vrais avantages pour encourager les promoteurs à prendre des risques dans les régions intérieures, car ce sont eux qui vont créer des emplois, rentables, productifs et durables. Pour cela, l’État doit donner l’exemple et réaliser de grandes infrastructures de base : construction de barrages, centrales électriques, ports, stations d’épuration, autoroutes, routes et pistes agricoles.

L’économie tunisienne, notamment l’industrie, manque d’innovation et de valeur ajoutée, elle a besoin de monter en gamme et d’améliorer de façon sensible sa compétitivité pour promouvoir l’exportation et recruter en masse les diplômés de l’enseignement supérieur.

Certains secteurs comme la santé, l’enseignement supérieur et les industries pharmaceutiques peuvent devenir exportateurs de façon massive, car ils bénéficient d’avantages compétitifs réels moyennant une stratégie ciblée et des incitations appropriées.

Le partenariat public-privé devrait être promulgué pour offrir un cadre juridique propice aux investissements extérieurs privés dans les grands projets qui vont doter le pays d’infrastructures de base modernes.

Pour éviter un endettement extérieur excessif et décharger l’État d’investissements lourds, il faut donc des projets structurants pour faire de notre pays un site d’investissement avantageux attractif et doter l’économie d’une plate-forme solide d’échanges ouverte sur l’extérieur et en même temps rapprocher les régions intérieures des villes côtières et des ports, zones de rayonnement extérieur et espaces de logistiques.

Instaurer le développement régional

Pour faire du nord-ouest, du centre-ouest et du sud-ouest des régions prospères dotées d’une vie économique active et d’un bien-être social, il faudrait les intégrer dans les regroupements de gouvernorats complémentaires, dotés de grandes villes avec accès à la mer grâce à des ports actifs.

La Constitution a déjà préparé le terrain pour favoriser le développement régional en préconisant la décentralisation des décisions. Ainsi chaque région doit assumer la responsabilité de son propre développement à travers une assemblée qui réunit ses élus : elle doit élaborer sa stratégie, faire ses choix, car elle connaît ses besoins et atouts, elle doit gérer son propre budget. Ce sont les enfants de la région qui doivent assumer leurs responsabilités pour promouvoir le développement de leurs régions avec l’aide du pouvoir central.

Le développement régional est une œuvre de longue haleine, une œuvre difficile et un long apprentissage, non sans embûches ni erreurs.

Les cadres et les autorités régionales assumeront une lourde responsabilité dans la réussite de ce processus. Les promoteurs de projets économiques privés ont également leur part de responsabilité dans la réussite du projet régional.

Initier la solidarité et l’intégration sociales

La dimension sociale devient fondamentale après la Révolution, car les préoccupations de justice sociale, de lutte contre la pauvreté, le chômage et la marginalisation des catégories défavorisées de la population figurent au premier plan des revendications qui ont émergé lors du déclenchement de la Révolution.

C’est pourquoi la stratégie préconisée par le gouvernement consiste à améliorer la couverture sociale des plus démunis, généraliser les services publics gratuits comme la santé et l’éducation, rationaliser la gestion des fonds d’aide aux familles démunies et mieux gérer l’assistance et la solidarité sociales.

Il y a là un programme ambitieux réalisable à long terme avec l’aide des pays amis et grâce à la coopération avec les institutions financières internationales et les entreprises multinationales. Il faudrait également concrétiser la stabilité politique et sociale et manifester une volonté inébranlable de réussite en remettant tous les Tunisiens au travail. Le plus difficile, et le plus décisif, sera de modifier la mentalité du Tunisien de façon à adopter une nouvelle démarche, celle qui consiste à «faire et à donner pour son pays» plutôt que de demander des faveurs et d’exiger des droits sans assumer ses devoirs.

Ridha Lahmar   

 
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