Relancer ? Non ! Repenser le tourisme

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Presque tous les jours, quelqu’un déclare qu’il faut s’occuper du tourisme. Pourtant, dès avant la « Révolution », il était déjà en crise et les responsables tunisiens cherchaient à y remédier. On pourrait se demander pourquoi.

 

Les fondamentaux

Il y a à peu près une dizaine d’années que l’on a constaté que les exigences des touristes avaient changé. Ils viennent quelque part parce que l’endroit mérite d’être visité et qu’on les a informés sans exagération ni mensonges sinon, gare à la « contrepublicité » qui, à l’heure du numérique, fait le tour du monde à la vitesse de lumière. Les touristes ne viennent plus à l’hôtel pour séjourner dans un hôtel, fût-il un palace luxueux, comme cela se faisait naguère. À Biarritz, à Deauville, on allait à l’hôtel. Il fallait y être vu durant « la saison ». On y mangeait, on y dansait, on faisait quelques pas sur le boulevard de front de mer et on rentrait vite à l’hôtel. On y « vivait ».

Actuellement, l’hôtel n’est qu’une base, un point de départ pour faire autre chose. Et c’est le premier problème à résoudre. Que pourrait-on faire d’intéressant, d’original, d’authentique à tel endroit ?

S’il n’y a que du golf à Tabarka, c’est trop peu, parce que des terrains de golf, il y en a maintenant partout, même à Tozeur ! S’il n’y a que des plages, fussent-elles immenses et très belles à Hammamet, cela ne présente guère d’intérêt car, sous les tropiques, elles sont incomparables !

Inventorier, étudier, faire connaître les centres d’intérêt d’un site est primordial.

À Tabarka, par exemple, il y’a le golf, mais aussi la mer, la forêt et l’histoire qui sont intimement liées et qui en font un site « unique ». La mer offre la baignade, la pêche, l’île de la Galite, la gastronomie : langoustes, cigales, poissons et le corail. Le corail suscite la construction de la citadelle génoise et devrait générer un riche artisanat. La forêt offre de multiples randonnées, une faune et une flore, riches et variées ainsi que la chasse. Chasse et forêt se retrouvent dans la gastronomie : gibiers prestigieux : marcassins, bécasses, bécassines, champignons délicieux, escargots recherchés, cuisses de grenouilles prisées. Tout cela existe à Tabarka !

Combien de ces aspects de la zone de Tabarka, sans parler des environs : Chemtou, Bulla regia, le Parc National d’El Feïja, les multiples nécropoles berbères parsemant les monts, sont-ils mis en valeur et présentés aux visiteurs ?

Les principaux

Il est curieux que nos architectes ne se soient pas encore aperçus qu’à Majorque, par exemple, on a rendu le front de mer aux visiteurs. Les hôtels ont reculé, les promeneurs peuvent, comme sur la « promenade des Anglais » flâner le long des plages au lieu de longer le « dos » des hôtels comme à Hammamet et Jerba.

Nos architectes n’ont-ils pas vu que les hôtels de Megève ou d’Isola 2000 ne ressemblent pas à ceux de Corfou ou Marbella ? Certainement parce que l’environnement et les activités des « locataires » sont différents.

Il nous semble nécessaire de se demander à quels touristes les hôtels sont destinés, avant de les construire. Un établissement recevant un public jeune, sportif, avide de baignades, de planches à voile, de parachute ascensionnel et de randonnées, ne sera pas aménagé comme celui qui hébergera une clientèle âgée, aisée et cultivée à la recherche d’Histoire locale. Là, on en arrive à poser un autre problème. En fait, quels touristes recherche-t-on ? Il nous semble qu’il y a une catégorie de visiteurs qui a été bien négligée jusqu’à présent alors qu’elle est de plus en plus nombreuse, en Europe et ailleurs.

Les « retraités », âgés, aisés, cultivés et en bonne santé sont de plus en plus nombreux. Le Maroc leur offre des villages entiers, aménagés spécialement pour eux. Il faudrait ajouter, à notre avis, au moins, deux « atouts » importants : une animation intelligente et adaptée ainsi que des animateurs compétents. Un groupe de nos amis a donné cent dinars pour une matinée de visite intéressante à Dougga à un guide compétent et aimable qu’ils ont invité à déjeuner ensuite !

On doit souhaiter avoir de nouveaux hôtels, construits et décorés « à la tunisienne », mais une décoration authentique et non pas outrée, ridicule comme cela se fait trop souvent actuellement. Nos visiteurs cultivés s’en aperçoivent. Les autres n’y sont pas sensibles : ils ne sont pas venus pour cela.

Le nécessaire

Un des principaux responsables d’un groupe hôtelier nous disait récemment : « Comment voulez-vous que le tourisme tunisien « marche » ? Dans un « cinq étoiles », le service est à peine digne d’un deux étoiles et dans un « trois » ou « quatre » étoiles, la nourriture et l’entretien des logements relèvent d’une auberge de campagne, encore qu’il en existe de remarquables » !

Avait-il tort ? Il y a un grand moment que la qualité du service pose problème malgré l’existence de bons établissements de formation. Il faut absolument remédier à cette carence. Ensuite, la nourriture est d’une « platitude » désespérante dans nos palaces. Jusqu’à présent, on nous rétorquait que d’une part les visiteurs n’appréciaient que la nourriture qu’ils connaissaient et que, d’autre part, étant donné ce qu’ils payaient – et ce qu’il reste à l’hôtel ! – il n’était pas question de leur servir des « ortolans ».

Les deux arguments peuvent être discutés. Les visiteurs qui vont en Asie, consomment de la nourriture locale qu’ils apprécient tellement que les « restaurants chinois » foisonnent en Europe ! Le couscous et les merguez sont devenus des plats « nationaux » en France !

Ensuite, effectivement le tourisme tunisien a choisi d’être peu onéreux. Il est celui qui « rapporte » le moins de toute la Méditerranée ! Et il est question de baisser encore les prix. Ce serait une aberration : actuellement, on pense que ce qui est bon marché ne vaut rien, donc, un voyage en Tunisie n’est pas cher parce qu’il ne présente aucun intérêt !

Un bon couscous, une succulente « mloukhia », une délicieuse « chakchouka nablia », un « somptueux » lablabi sont-ils vraiment très coûteux ? Consultez l’excellent livre de Monsieur Zouhaïr Ben Jemaa intitulé « La cuisine tunisienne – Patrimoine et authenticité » ! La gastronomie locale fait partie du Patrimoine. Il nous semble inutile de rappeler que les centres d’intérêt sont très nombreux et qu’il reste encore des « friches » à mettre en valeurs. Le géotourisme, par exemple, passionne le public américain. Or, les grottes du Jebel Serj, la couche K/T, référence mondiale, au Kef, et le « trou soufflant » du Jebel Trozza sont inconnus.

L’Ouest tunisien de Tabarka à Gafsa reste à mettre en valeur alors qu’il est plus « riche » en « curiosités » que le littoral oriental couvert d’hôtels.

D’autres domaines sont à développer, à notre avis, en particulier celui de l’hébergement chez l’habitant. Les visiteurs s’informent de plus en plus facilement grâce au « numérique » avant de voyager. Ils organisent eux-mêmes leurs pérégrinations et, avides de contacts authentiques, ils recherchent les « gîtes ». Ce sera un tourisme par des Tunisiens et au profit des Tunisiens.

Ne faut-il pas « s’ouvrir » aux touristes algériens et libyens qui préfèrent louer un appartement ? Ne faut-il pas accueillir les Tunisiens qui ne peuvent pas payer 70 Dinars par jour et par personne, un séjour de vacances en famille ?

De la « maison de charme » luxueuse au gîte rural et jusqu’à la « maison de jeunes », la palette est vaste. Les tour-opérateurs perdront leur monopole, les hôtels à centaines de chambres : « les usines à touristes » seront concurrencées par les petits établissements où le visiteur est connu et reconnu.

La « maison d’hôtes » offre l’occasion de connaître la Tunisie et les Tunisiens, de pratiquer un « tourisme d’échanges … d’idées », un début de « dialogue des cultures » à condition que le touriste ne soit pas considéré comme un « pigeon à plumer » et que lui-même considère ses hôtes comme les détenteurs d’une culture respectable.

A. M.

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