Lotfi Zitoun : La Tunisie dont je rêve

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La Tunisie s’apprête dès cette semaine à vivre ses premières élections, lesquelles sont  destinées à élire ses gouvernants pour une période législative complète. La Tunisie dont je rêve est celle où les élections auront réussi, où personne ne remet en doute leur crédibilité et où tout le monde accepte la sentence  des urnes et c’est là que l’ère de l’alternance pourra commencer et que tous les 4 /5 ans les gens iront choisir leurs gouvernants.

La Tunisie dont je rêve est celle où l’on  dispenserait un enseignement respectable et que celui qui enverrait son fils à l’école sera assuré que ce dernier bénéficiera d’un enseignement adéquat. De plus, l’école n’aura pas seulement pour rôle d’inculquer des connaissances mais aussi de lui apprendre à se discipliner. J’ai vécu en Grande Bretagne et c’est là que j’ai pu constater que l’enseignement est en partie discipline et en partie connaissances inculquées. C’est là où l’enfant apprend à s’ouvrir sur les cultures universelles. C’est à cette condition que l’école pourra rendre des services de qualité. Je voudrais que les élèves qui vont à l’école le font d’une façon sérieuse et ont confiance en l’avenir et demeurent convaincus que les chances sont ouvertes de la même façon à tout le monde. Alors le slogan souvent répété par les élèves qui dit « que tu étudies ou pas, d’avenir tu n’auras pas » n’aura alors aucune raison d’être.

Je rêve aussi d’une Tunisie propre où c’est le citoyen lui-même qui veille à la propreté et pas seulement l’éboueur, car l’effort de ce dernier est toujours limité et que le travail de l’éboueur n’est qu’un complément de celui du citoyen qui doit veiller en premier à la propreté, autrement le pays sera toujours dans l’état qu’on lui connait. Les villes les plus prospères sont celles qui veillent à leur propreté. Je rêve aussi d’une classe politique où il y a une concurrence entre ses composantes, et cela est tout à fait légitime, mais lorsque l’intérêt partisan se trouve en contradiction avec l’intérêt du pays, c’est ce dernier qui doit prévaloir, et c’est cela la démocratie. Et tout comme cette dernière peut être menacée par une guerre, elle peut l’être aussi par une grave crise économique ou par une déstabilisation dans le domaine sécuritaire. La classe politique est alors appelée à s’assagir et à mettre en sourdine ses intérêts partisans et à faire passer au premier plan l’intérêt du pays, comme c’est le cas de l’Allemagne dans la façon dont elle a affronté sa crise économique en formant ce qu’on appelle la « grande coalition » entre les partis qui ont été  durant 50 ans dans une situation de rivalité. De cette façon, l’Allemagne est non seulement sortie de la crise, mais a été aussi une locomotive de toute l’Europe et même du monde entier en l’aidant à sortir à son tour de la crise. C’est cette grande Dame, Merkel, qui a réussi à convaincre la classe politique à faire passer l’intérêt du pays avant les intérêts partisans.

Je rêve aussi d’une Tunisie où la religion sera débarrassée des luttes politiques et retournera à son rôle primordial qui est celui de la spiritualité, de l’inculcation de principes moraux et de l’éducation et s’intéressera à l’espace social à travers les associations de citoyenneté.

Je rêve aussi d’une Tunisie dotée d’une économie libre et que toute activité économique soit soumise à la loi. Cela suppose la possibilité de créer des sociétés privées  en leur accordant des avantages et que celles qui obéissent à la loi bénéficieront d’un allègement fiscal. Alors, qu’actuellement, notre économie se divise en une économie officielle et une économie parallèle dont on ne connait pas grand-chose, ce qui fausse nos calculs surtout en ce qui concerne le taux de chômage. Cela est susceptible de gêner le politicien ou l’économiste et lui interdire de planifier d’une manière exacte à partir de données précises.

Je rêve aussi que les gens dans un futur proche puissent s’organiser politiquement sur la base de programmes et qu’ils réservent les questions idéologiques aux idéologues, aux universitaires. La lutte politique doit avoir plutôt pour objet des programmes. Cela est susceptible de permettre au paysage politique de se réorganiser. Ainsi, ceux qui ont les mêmes programmes économiques pourront travailler ensemble et éviteront les tensions entre les partis politiques susceptibles de perturber le  paysage politique en général.

Je rêve aussi d’une Tunisie retrouvant, grâce à un climat de liberté, sa vocation de terre de culture surtout que notre pays ne dispose pas d’énormes richesses, d’une forte armée, d’une position stratégique importante dans le monde. Notre richesse est essentiellement d’ordre culturel étant donné que notre pays a vu naitre sur son sol la première université dans le monde musulman, laquelle a développé le savoir et l’a diffusé à travers le Monde Arabe et en Afrique. La Tunisie pourra alors recouvrer son rôle dans le domaine de la culture, du savoir et aussi de l’art. Elle deviendra ainsi un grand pôle de savoir au sein du monde musulman.

Je rêve aussi d’un pays où la relation entre les individus puisse s’élever au-dessus de tout intérêt personnel et privilégie plutôt l’intérêt général, où l’individu n’aura pas à faire au policier en tant qu’individu mais plutôt en tant que représentant de la loi, autrement dit le fait de punir une l’infraction commise par le citoyen ne doit pas être interprétée comme étant une vengeance personnelle commise par un agent mais plutôt comme une punition reçue par un citoyen qui a enfreint  la loi.

Je rêve aussi d’un pays ouvert sur son environnement, ayant sauvegardé de bons rapports avec les autres pays et qui soit jugé de par le monde d’une façon positive. Il est important de sauvegarder de bons rapports avec l’Algérie, la France les Etats Unis d’Amérique que nous considérons comme un triangle essentiel de nos relations avec l’étranger. Nous avons aussi besoin de nous ouvrir sur les pays arabes et asiatiques, sur l’Europe et les pays africains, et cela grâce à la réconciliation de l’État avec son peuple.

Sur le plan culturel, je rêve d’un pays qui serait un havre pour les créateurs à travers le monde où il y aurait une « maison de la sagesse » qui pourrait rassembler les penseurs, les hommes de culture, où il y aurait des discussions menées librement, où il y aurait tout de même un minimum de contrôle mais dont le climat de liberté qui y règne pourrait rivaliser avec celui des pays où l’expression est la plus libre, un pays favorisant toute  production cinématographique, lui qui dispose de la meilleure qualité de lumière dans le monde…

Je rêve d’une Tunisie où il y aurait un prix Nobel en littérature ou en sciences, en médecine ou même d’un prix Nobel de la paix, pourquoi pas. Je rêve d’un pays où le citoyen, quand il se déplace, soit pour aller à son travail, ou là où il va,  se sent protégé par la loi, où toutes les relations entre l’individu et l’État, les individus entre eux, les partis entre eux, soient régis par la loi, où tout est réglementé , où rien n’est laissé au hasard ou au caprice des gouvernants.

Je rêve d’un pays où il y aurait une justice entre les citoyens, entre les régions, entre toutes les catégories de la société, qu’il n’y ait pas d’inégalités flagrantes entre les régions comme c’est le cas actuellement.

Je rêve d’un pays où dans n’importe quel gouvernorat, les femmes et les enfants qui ont le plus souffert de la dictature puissent trouver des lieux de loisirs où ils pourraient se détendre, se baigner où il y aurait des piscines, des  jardins, des bibliothèques municipales, etc. 

Notre pays dispose d’une  société civile puissante, qui a le moyen de s’autofinancer, qui n’a pas besoin d’une source de financement extérieure ou même provenant du gouvernement, une fois dotée d’une solide loi sur les fondations.

Je rêve d’un gouvernement qui serait qu’un agent au service du peuple, qui ne penserait jamais à revenir à la dictature, d’attenter à la constitution ou de fomenter des complots contre les pouvoirs légitimement établis. Je rêve d’un gouvernant qui ne serait qu’un fonctionnaire chargé des intérêts du pays pour une période limitée, à la suite de laquelle il revient à d’autres fonctions comme le reste des citoyens, de profiter du soleil, de la nature, de faire du tourisme et de profiter de la vie  et non pas quitter le pouvoir pour se retrouver soit dans une tombe ou dans une  prison ou encore en exil.

Je rêve d’une Tunisie où il les dissensions politiques auront diminué d’intensité et où le niveau  de confrontation idéologique aura baissé pour faire place à des programmes mis au point au profit du pays et où les politiciens seront deviendraient  des amis tout en étant concurrents et non pas des adversaires ou des ennemis comme c’est généralement le cas. Je rêve d’un pays dans lequel l’institution de l’armée ou celle de la police soient des institutions fortes qui respectent la loi et dont la mission consiste à protéger le citoyen ainsi que les frontières et qui trouveraient du soutien de la part des citoyens, où ces derniers seraient fiers de collaborer avec elles afin d’assurer la sécurité du pays et non pas comme c’est le cas actuellement, avoir honte de collaborer avec les services de sécurité.

Je rêve de nos jeunes s’intéressant aux questions culturelles et à celles qui ont trait à la science en voulant accaparer le maximum de connaissances, de différer un peu leur adhésion à la lutte politique, étant donné que la jeunesse est la période où  l’on accumule le mieux le savoir. L’adhésion précoce à la politique est de nature à le détourner de cette préoccupation. Adhérer à un parti politique pour un jeune n’est pas très recommandé surtout dans un climat démocratique. Dans un pays où les libertés fondamentales sont garanties, les jeunes doivent s’orienter vers les différents domaines du savoir. Il ne peut commencer sa vie politique que lorsqu’il aura entamé sa vie professionnelle. Je rêve  d’une jeunesse qui soit capable de contrôler ses pulsions, à résister à l’endoctrinement.

Notre pays a toujours été porté vers la tolérance. Le Tunisien a toujours été en accord avec lui-même, bien dans sa peau comme on dit. Il n’éprouve pas de complexe. Notre pays est l’un des centres les plus importants de l’Islam, lequel a épousé l’une des quatre doctrines les plus importantes du monde musulman et de ce fait nous n’éprouvons aucun complexe vis-à-vis d’aucun autre pays.

Je rêve d’un pays, comme le disent les anglais, ami des enfants, dans lequel la mère et l’enfant sont à l’aise car ils bénéficient d’un système de santé qui les protège, et de beaucoup de loisirs et c’est là un point sur lequel j’insiste. Notre pays n’est nullement concerné par des problèmes de nutrition comme c’est le cas pour d’autres pays. Ce n’est pas l’État qui est tenu de nourrir les habitants. Son rôle consiste à améliorer les conditions de vie des habitants. La société tunisienne n’est pas une société d’assistés. C’est un peuple actif qui est à même d’assurer ses propres  besoins essentiels. L’État est là pour améliorer ses conditions de vie, pour lui permettre  de vivre dans un climat sain sur le plan social, culturel, celui des loisirs et sur le plan politique permettant aux parents d’être rassurés quant à la sécurité et au bien- être de leurs enfants

Quant au prochain gouvernement, nous avons exercé le pouvoir pendant trois ans, une période des plus difficiles. Un pouvoir venu à la suite d’une révolution, un pouvoir de coalition, dans un pays secoué par un mouvement révolutionnaire. Nous sommes persuadés que notre pays ne peut être gouverné par un seul parti, quel que soit son degré de popularité, même s’il obtient 70% des suffrages, il aura besoin des compétences qui se trouvent disséminées dans les autres partis et cela afin de pouvoir gouverner le pays. Il y a des grands partis où il n’y a pas beaucoup de gens compétents et des petits partis qui sont riches sur le plan de la compétence. Le gouvernement doit donc faire appel à toutes les compétences et faire participer tous les partis. Si l’on fait un autre choix que celui que je propose, cela va nous retarder considérablement. La prochaine étape n’est pas celle des grandes réalisations, elle doit s’attacher à trouver des remèdes urgents. Nous avons de gros problèmes sur lesquels tout le monde s’accorde et les politiciens ne devraient pas faire des promesses trompeuses et irréalisables. Durant les 5 prochaines années, on devrait s’occuper plutôt des problèmes les plus urgents et œuvrer à sortir le pays de la crise économique, environnementale  et culturelle.

Nous sommes tenus de sauver le pays et pour ce faire, il faudrait que toutes les forces politiques soient mobilisées afin de réaliser ce but. Cela exige que toutes les compétences soient mobilisées, qu’elles appartiennent ou non à des partis politiques.

Nous sommes appelés à tenir des élections municipales et c’est justement là qu’on a le plus besoin de compétences. La Révolution a permis pour la première fois d’entreprendre des réformes à la base. Auparavant toutes les réformes se faisaient par le haut. La nouvelle constitution a donné de nombreuses attributions aux municipalités, et là je demanderai à tous les partis et aux mouvements associatifs d’accorder plus d’importance aux élections municipales, lesquelles sont plus importantes que toutes les autres. Telle est le pouvoir du futur.

Aussi, notre président doit représenter tous les Tunisiens et serait un facteur d’union de tous les Tunisiens et une force de sagesse, qui représenterait le pays comme il se doit, qui supervisera les institutions les plus importantes du pays, lesquelles sont en rapport avec la sécurité nationale, les affaires étrangères et la défense nationale et qui devraient rester à l’écart de la politique. C’est ce qui se fait au sein des démocraties les plus anciennes. Voilà comment je vois le prochain président et il est faux de dire qu’il n’a pas d’attributions alors qu’en réalité, il les réunit toutes. De Gaulle disait que le pouvoir c’est le prestige et le prestige qui devrait exister se trouve en fait entre les mains du président de la République. C’est en réalité le prestige du Tunisien et non le prestige personnel du président dont il est question. Cela n’est pas facile à trouver chez une seule personne et je souhaite que les Tunisiens fassent le bon choix parmi les 27 candidatures à la magistrature suprême. Aussi, je voudrais qu’il y ait un parlement qui ne perde pas de temps et s’attelle à la transformation des dispositions de la  constitution en articles de lois, des lois susceptibles de libérer l’économie afin qu’elle puisse sortir de sa crise, des lois qui encouragent l’initiative privée, qui protègeraient l’environnement, qui protègeraient les libertés, des lois qui renforceraient la société civile, qui règlementeraient les partis  politiques, des lois qui protègeraient la famille, qui amélioreraient la qualité de l’enseignement. Cette merveilleuse constitution qui a obtenu l’adhésion de tout le peuple doit être traduite en un ensemble d’articles et c’est là la tâche essentielle qui incombe aux députés durant les cinq prochaines années de leur mandat.

L. Z.

* Conseiller politique du président du mouvement Ennahdha

 

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