La rentrée et les cours particulier, élèves et parents victimes d’un chantage

cours particuliers

Il l’avait pourtant promis, notre ministre de l’Éducation. C’était en mars dernier. Fethi Jarray avait déclaré qu’il sanctionnerait tout abus. Le ministre a reconnu que ces cours ont souvent des buts purement commerciaux. Six mois plus tard, le fléau continue. Comme l’a si bien dit Henri Queuille, président du conseil des ministres sous la IIIe République française, «Les promesses n’engagent que ceux qui y croient». Une citation qui a été souvent reprise par les hommes politiques français et scrupuleusement appliquée par les nôtres.

Des cours particuliers à l’âge de six ans

Oui, ce n’est pas une faute de frappe ! À l’âge de six ans, nos chérubins se voient obligés de suivre des cours particuliers à l’heure où ils devraient être en train de courir, de jouer au ballon ou à la pâte à modeler, dessiner et découvrir le monde en plein air.                                                  

C’est à une école, à Sfax, que le harcèlement commence pour une enfant de six ans. Une manière précoce de dégoûter cette enfant de l’école alors qu’elle vient d’y mettre les pieds. Jihène raconte les déboires de sa nièce.

«L’institutrice ne cesse de blâmer et de démoraliser ma nièce et elle l’insulte devant tous ses camarades pour qu’elle suive des cours particuliers.

L’institutrice a appelé ma belle-sœur lui disant que sa fille a des capacités intellectuelles limitées et qu’elle a besoin d’un rattrapage sans quoi elle sera parmi les derniers de la classe ! Ma belle-sœur, étonnée, lui a dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi puisque sa fille avait une moyenne de 19.80 en préparatoire et qu’elle sait aussi jouer du piano. Du haut de ses six ans, elle a obtenu le prix de la meilleure plus jeune pianiste de la région ! Ma belle-sœur a donc dit que par principe elle est contre le fait que sa fille suive des cours particuliers à cet âge en promettant de suivre de très près le parcours scolaire de la petite puisqu’elle est elle-même professeure universitaire. Face au refus de ma belle-sœur, l’institutrice ne cesse de harceler ma nièce et la traite d’idiote devant ses amies. Elle la traumatise durant toutes les heures de cours ! Maintenant, ma nièce ne veut plus aller à lécole et dort très mal la nuit !»

La faute aux professeurs ?

Peut-on ne faire porter la responsabilité qu’aux professeurs ? Mehdi, professeur de mathématiques dans un lycée public nous dit que «le niveau des élèves est devenu tellement médiocre que ce sont souvent les parents qui insistent pour qu’on donne des cours à leurs enfants et parfois à n’importe quel prix… C’est certain que beaucoup de professeurs sont tentés par cette offre qui parfois leur permet de doubler leur salaire. C’est surtout à l’approche du bac que les parents sont prêts à payer le prix fort face à des enfants qui souvent ont des lacunes dans toutes les matières.»

C’est peut-être le niveau global de l’enseignement qu’il faut revoir dès le primaire. Les réformes en cours auront-elles un impact sur ces dépassements ?

Ce qui est certain, c’est qu’en mars 2014 le ministre Fethi Jarray a déclaré que tout abus sera sanctionné par des mutations obligatoires à plus de 60 km du lieu où le professeur exerce. Il a reconnu que ces abus sont une violation de la loi et qu’ils sont une forme de corruption.

Escroquerie et chantage

C’est dans une université privée du côté de Nabeul que, pour 90 dinars, il était possible d’obtenir «un examen blanc» en tout point semblable à l’examen final… pour ne pas dire identique.

L’un des étudiants nous confie «quand on pose une question, le professeur nous répond que si on ne comprend pas vite et qu’on n’est pas doué, il faut assister aux cours particuliers. Certaines questions et certains exercices lors des examens n’ont pas été étudiés en classe, seuls les élèves qui ont suivi des cours particuliers peuvent résoudre le problème». Des cours particuliers facturés à 25 dinars de l’heure. Le professeur insiste et met la pression pour que les élèves suivent régulièrement ces cours.  Ça fait cher l’année quand on sait qu’elle vous est facturée à plus de 4.200 dinars.

L’école gratuite, une illusion 

«Je me demande si le système public n’est pas plus cher que le privé. Depuis que mon fils est entré à l’école, sa mère et moi n’avons fait qu’acheter, payer, assister… et le niveau reste en deçà de son cousin qui a le même âge et qui est à l’école française. Même au niveau de la culture générale, la différence est flagrante. Mon fils a quinze ans et depuis qu’il est à l’école, je paye au moins trois profs particuliers… non pas parce que mon fils a des difficultés, mais parce qu’on lui fait croire qu’il ne vaut rien sans ces cours et on est tous victimes d’un système éducatif de banditisme et de chantage», témoigne Raouf, un parent révolté. Il n’est pas le seul à payer au moins 120 dinars par mois de cours particuliers pour un seul enfant. Imaginez donc les parents pauvres ayant des revenus modestes et avec trois enfants ou plus.

Une vieille pratique 

Non, cela, je vous l’accorde, ne fait pas partie des fléaux et dépassements qui ont commencé après la Révolution, c’est bien un phénomène qui existe depuis longtemps. Est-ce une raison suffisante pour qu’il se perpétue ? Peut-on encore se taire face à ce harcèlement ?

«C’était en 2002. Ma fille passait son bac lettres et son professeur de philo a dit qu’il allait donner des cours particuliers. Étant contre ces pratiques, j’ai d’abord refusé. Quelques jours plus tard, ma fille est revenue à la charge pour me dire qu’elles n’étaient plus que deux à ne pas suivre ces cours. Face à la pression du professeur, j’ai cédé pour que ma fille ne soit pas lésée. Je suis contre ces professeurs sans âmes et inconscients, mais j’ai joué le jeu pour ma fille comme des milliers d’autres parents», confie Leila. Une pratique et des tendances qui ne datent pas d’aujourd’hui. «Une amie de ma fille a demandé à ce même professeur de lui «faire un prix» parce que ses sœurs étudiaient chez lui et que ça devenait trop cher pour le père. Le professeur lui a répondu qu’il ne faisait pas la charité, mais donnait des cours de philo.»

Yasmine Hajri

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