Entretien avec Mounir Tlili, ministre des Affaires religieuses : « des mosquées encore otages des radicaux »

mounir tlili

La question religieuse a occupé après la Révolution le devant de la scène nationale. Avec l’arrivée au pouvoir du mouvement islamiste Ennahdha, le phénomène salafiste a gagné du terrain. Des centaines de mosquées sont devenues alors hors du contrôle de l’État. Certaines mosquées sont devenues même des dépôts d’armes ou des salles d’opération pour lavage de cerveaux des jeunes, dont un nombre important d’entre eux ont péri en Syrie au prétexte du djihad. Avec l’avènement du gouvernement Mehdi Jomâa, les choses ont relativement changé. Plusieurs mosquées ont été récupérées et il en reste beaucoup à récupérer.

M. Mounir Tlili, ministre des Affaires religieuses dans le gouvernement Mehdi Jomâa nous parle ici de la question de la reprise des mosquées, du djihad en Syrie, de l’Affaire de la Mosquée Ezzitouna et de biens d’autres sujets relatifs à la question religieuse. Entretien.

Les mesures sont encore timides au sujet de la reprise des mosquées qui sont toujours entre les mains des takfiristes. Comment expliquez-vous cela ? Quel est le nombre de mosquées qui échappent encore au contrôle de l’Etat ?

Depuis ma nomination à la tête du ministère des Affaires religieuses, j’ai agi dans deux directions. La première a été de dialoguer avec les groupuscules pour récupérer les mosquées hors de contrôle, certains imams se sont retirés d’eux-mêmes alors que d’autres se sont montrés récalcitrants envers toute disposition légale. Envers ceux-là, le ministère n’a fait qu’appliquer la loi à leur encontre, et ce, en limogeant les imams considérés comme radicaux

Depuis mon arrivée à la tête du ministère des Affaires religieuses, nous avons récupéré 197 mosquées qui étaient hors contrôle de l’Etat.

Votre mission se termine fin 2014. Avez-vous une stratégie claire pour résoudre tous les problèmes qui restent encore en suspens dans le dossier des mosquées ?

Je crois que notre politique est claire. Sur ce sujet nous menons une collaboration continue avec les ministères (Intérieur et Justice) pour récupérer cinq à dix mosquées par semaine. Il est vrai que le rythme est lent, mais la démarche est sûre et va dans le bon sens. Nous espérons récupérer les mosquées restantes avant la fin de mon mandat.

Qu’en est-il de la différence entre imams appartenant au salafisme dit scientifique et ceux relevant de la pensée takfiriste ?  

Notre comportement avec les imams est basé sur la compétence et non sur la base de leurs idées.

Il y a une déontologie religieuse qu’il va falloir respecter. L’imam doit s’engager à le faire en respectant la ligne générale élaborée par les autorités de tutelle, dans le cas contraire il n’y a aucune place à ce genre de prêches dans nos mosquées.

Les lieux de prêche resteront ouverts,  nos cadres religieux seront responsables des lieux de culte que ce soit sur le plan local ou régional, et ce, afin de poursuivre toute activité religieuse en présentant les conseils et les orientations, en collaboration avec la société civile qui joue un rôle important. Ses remarques et observations seront prises en considération. La justice restera toujours le dernier recours.

Le corps des prêcheurs est critiqué, car il est devenu politisé, obéissant à un agenda partisan. Qu’en pensez-vous ?

Il y a des vérités à ne pas nier. Avant la Révolution, tous les rapports présentés par les cadres du ministère des Affaires religieuses étaient exploités par certaines administrations, avec à leur tête le ministère de l’Intérieur, afin d’instaurer une politique de surveillance.

Depuis ma nomination, des décisions ont été prises afin de donner aux prêcheurs locaux et régionaux, une certaine indépendance vis-à-vis de tous les ministère, les gouvernorats et les délégations. Ils doivent collaborer directement avec le ministre des Affaires religieuses en leur demandant d’accomplir leur tâche en préservant les lieux de culte loin de tout agenda politique.

Nous organisons actuellement des rencontres au sujet du discours religieux avec les prédicateurs et imams afin d’élaborer un document officiel quant au discours religieux donnés dans les mosquées. Ajoutons à cela la décision du chef du gouvernement de créer un institut supérieur de formation des imams et prédicateurs et ce, sous la tutelle des deux ministères, les Affaires religieuses et l’Enseignement supérieur.

Quels sont les préparatifs du ministère pour le mois de Ramadan, y a-t-il une stratégie élaborée pour intervenir au niveau religieux ?

Nous avons mobilisé nos services régionaux et nos prédicateurs pour préparer les lieux de culte pour accueillir les fidèles dans de bonnes conditions, nous avons insisté sur les programmes des interventions religieuses ainsi que sur les concours coraniques et de Hadith. Nous avons organisé aussi un programme quotidien qui sera diffusé sur la Radio nationale et qui incitera les fidèles aux bonnes traditions de l’Islam modéré. Des leçons seront données par nos savants et cheikhs après la prière d’El Asr à la mosquée de Carthage.

Qu’en est-il du dossier de la mosquée Ezzitouna ?

Le gouvernement a suivi une politique précise pour résoudre le problème des mosquées dans lesquelles nous assistons à un discours religieux radical.

Au sujet de la mosquée d’Ezzitouna, le dialogue reste en cours avec Cheikh Houcine Labidei afin de restaurer l’autorité de l’État sur cette institution, sachant que nous ne sommes pas contre l’enseignement zeïtounien, car nous l’encourageons et espérons être un acteur actif pour le promouvoir.

L’État qui a signé un document instaurant l’enseignement zeitounien, ainsi que l’indépendance totale de cette institution, le 12 mai 2012…

Il y a une différence entre les Macheikhas scientifiques et Ezzeitouna. Les Macheikhas ont une mission pédagogique et scientifique, mais Ezzeitouna reste sous tutelle religieuse.

En réalité notre désaccord avec Cheikh Labidi tourne autour de la tutelle de notre ministère sur la grande mosquée, non sur les Macheikhas. Cela nous permettra de suivre de près les gens qui s’en occupent quant à leurs émoluments, leur nombre et vérifier certaines accusations à leur encontre.

Avez-vous pris des mesures pour améliorer les conditions de vie  de ceux qui s’occupent de la gestion des mosquées ?

Nous sommes conscients que leurs conditions matérielles et sociales sont fragiles. Les primes octroyées par le ministère ne répondent pas à leurs besoins. Sur cette base et depuis ma nomination, nous avons essayé de présenter des projets de loi pour améliorer leurs conditions. Parmi nos projets figure le recrutement de certains d’entre eux répondant aux conditions juridiques dans la fonction publique.

Dernièrement, certains imams ont été traduits devant la justice. Pourquoi ?

Après épuisement de tous les moyens de dialogue, nous étions obligés de recourir à la justice. Tous ceux qui ont été jugés n’ont pas obéi ou respecté les lois en vigueur, utilisant un discours radical ou confisquant les Minbars.

Qu’en est-il de la saison du Pèlerinage et de la Omra 2014 ? Quels sont les préparatifs du ministère en la matière ?

Nous n’épargnons aucun effort pour garantir les meilleures conditions pour nos pèlerins. Le premier voyage de nos pèlerins sera effectué le 13 septembre 2014. Le petit pèlerinage (Omra) s’effectue normalement et dans de bonnes conditions. 50 visas ont été octroyés, une augmentation de 20.000 par rapport à l’année précédente. A noter que les prix de voyage ont aussi baissé de 300 et de 500 dinars 

Propos recueillis par Mohamed Ben Othman

 

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