Hamadi Redissi, professeur de sciences politiques à l’Université de Tunis, « L’initiative d’Ennahdha vise essentiellement à affaiblir Essebsi »

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Les législatives organisées avant la présidentielle et Ennahdha lançant l’idée d’un président consensuel, est-ce là une opération de séduction pour garantir le soutien ou du moins la neutralité des autres partis lors des législatives ?

Ce n’est ni une opération de charme ni une vraie position consensuelle. C’est un  leurre.  Voici comment se présente la situation. Au départ le parti Ennahdha défend la concomitance des législatives et des présidentielles, puis il accepte, contraint,  la séparation des deux échéances. Enfin il  impose l’idée des législatives avant la présidentielle. C’est le premier acte. Il  affaiblit la présidence de la République (en tant que branche de l’Exécutif)  et imprime une torsion  parlementariste au régime en faisant dépendre l’élection au suffrage universel direct du  président  des résultats des législatives. Deuxième acte, Ennahdha va seul aux législatives (étant donné que le parti a de fortes chances d’obtenir, disons, un bon score) et il propose un «président consensuel» là où les chances du parti sont quasiment nulles. Imagineriez- vous voir  les Tunisiens prendre le risque d’un Morsi ! Un cauchemar même pour Ennahdha. Comprise sous cet angle, l’initiative n’est pas un geste noble, mais indigne : ce qui est à moi est à moi (les législatives) et ce qui est à toi (la présidentielle) est négociable ! Si Ennahdha était vraiment bien intentionné, il aurait  proposé un «package deal», un «tout consensuel» aussi bien à la présidentielle qu’aux  législatives. Au fond, cette initiative vise essentiellement à affaiblir Essebsi. Favori des sondages, il reçoit un cadeau empoisonné de Ghannouchi, un ami qui veut l’aider à être élu. C’est comme si on assistait Messi pour marquer un but devant une cage vide ! Candidat du consensus, Béji ne sera plus élu par le peuple, mais sponsorisé par la ligue des partis. Et comme il sera tout naturellement récusé par ses concurrents, Béji sera  le président de son parti et d’une partie des Tunisiens.

Quels sont les partis ou dirigeants susceptibles d’y répondre? Ou ayant le plus de chance d’être candidat soutenu par Ennahdha?

Très peu de candidats vont déclarer être intéressés par une telle proposition (indécente !). Aucun ne fera le chemin de Canossa, mais tous aspirent au fond d’eux-mêmes à être dans les bonnes grâces d’Ennahdha. Une consigne électorale de Ghannouchi, c’est l’onction papale. Même Béji Caïd  Essebsi – quoiqu’il caracole  dans les sondages –  n’y sera pas insensible. Et voilà peut-être l’un des objectifs inavoués  de l’offre  consensualiste, aseptiser la présidentielle et neutraliser l’éventuelle hostilité à Ennhahdha.  Car tout candidat qui déclarera les hostilités lors des législatives sera sanctionné à la présidentielle. Maintenant, quel est le candidat qui a le plus de chances d’être appuyé par Ennahdha ? Probablement aucun. N’oubliez pas que cette initiative consiste tout d’abord à purger la crise interne d’Ennahdha dans le camp adverse. Le parti n’arrive pas à trancher entre Jebali et Laarayedh. Il les renvoie dos-à-dos au profit d’un candidat consensuel hypothétique, c’est-à-dire inexistant. Que va faire Ennahdha ? Tout pour ne pas diviser les siens, mais rien de nature à s’aliéner  sans raison une partie de la classe politique en compétition. Il lui sera aussi difficile d’arbitrer entre le pseudo-démissionnaire Jebali et l’apparatchik Laaraydh que d’afficher sa préférence pour un candidat extérieur. Pourquoi soutenir Essebsi et se montrer ingrat avec un allié aussi loyal que Marzouki ? Ennahdha aura deux fers au feu, c’est sa marque de fabrique. S’abstenir de soutenir publiquement untel et livrer le Da Vinci code  à sa base (mais pas aux sympathisants). Tout cela à la lumière des législatives. 

Quelles sont les probables alliances postélectorales ? 

Les meilleures alliances postélectorales sont celles qu’on feint de nouer à la lumière du résultat du scrutin alors même qu’elles ont été scellées secrètement bien avant. C’est le must. C’est ce que la Troïka a fait. Et c’est ce qui semble séduire la classe politique. Actuellement, les deux grandes formations  qui semblent faire la différence (Nidaa Tounès et Ennahdha) appartiennent à deux familles de pensée et à deux traditions différentes. Or, des forces à l’intérieur d’Ennahdha et de Nidaa Tounes, encouragées par des forces internationales qui payent la note, veulent  ensemble reconduire l’expérience de la Troïka contre un puissant courant  social qui aspire à  une véritable alternative. Nidaa Tounes hésite pour le moment et résiste aux avances d’Ennahdha. S’il se laisse faire, il se sera écarté de sa mission initiale et il aura trahi la confiance des électeurs. C’est le sens des deux lettres des intellectuels libéraux de gauche (du 26 mai publiée par El-Maghreb et du 21 juin publiée par Leaders). Elles alertent les militants, les sympathisants et les électeurs de Nidaa Tounes sur le fait qu’il faut aller aux élections avec les partenaires naturels, les partis modernistes et sécularisés (de gauche, du centre et de droite) et les partis membres de l’Union pour la Tunisie, voire ceux du Front national de Salut. 

H.A

 

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