Promenade à Djerba

djerba1Par Alix Martin

Sans doute partirez-vous du « mur d’hôtels » qui borde la plage aux environs du phare de Tourgueness. Nous faisons partie des « privilégiés » qui ont connu le Ras Tourgueness uniquement occupé par le phare. Puis nous avons vu s’installer le premier « Club Méditerranée » et nous nous sommes sauvés, sûrs de ce qui allait arriver.

Comment vous décrire le littoral qui existait jusque dans les années 60 ? Ces plages désertes, bordées de 2 à 4 lignes de palmiers sauvages, poussant en « bouquets » serrés, sur de petites dunes de sable, retenues par leur pied. On y faisait « pénétrer » la « R4 », bien plus pratique qu’un gros 4×4 ! Elle y disparaissait. Puis, on allait « planter » la tente sur la plage, à quelques mètres de la mer, en nous méfiant de la marée : à Djerba, les changements de niveau sont de l’ordre du mètre ! Et nous étions en vacances, au paradis !

Vous raconterais-je ces journées, que seuls troublaient le murmure des « vaguelettes », le froissement des palmes bercées par la brise marine et les cris des mouettes ? Vous dirais-je la solution adoptée pour les déjeuners : un appel au pêcheur qui passait avec sa barque, un « collier » de poissons « enfilés » sur un brin d’alfa et un paiement « baballa », sans pesée ni tarif, dans la bonne humeur ?

Halte à la nostalgie ! On aime encore Djerba, même sans avoir perdu la raison après avoir mangé des « lotos », simplement parce qu’on apprécie la vie qu’on y mène, la douceur du climat, la sérénité des flots turquoises, la blancheur des petites mosquées fortifiées, le charme des campagnes aux grands puits, l’élégance des Menzel, l’habileté des artisans, l’amabilité d’une population industrieuse ! Voilà pourquoi on quitte toujours Djerba à regret. Djerba séduit qui vient y vivre : Phéniciens, Romains, Juifs et Arabes ! Mais, elle résiste héroïquement à ceux qui l’attaquent : Normands et Espagnols. Ses 500 km² en font une région géographique originale au cœur des hauts-fonds poissonneux des « Syrtes » : le golfe de Gabès, ses herbiers de posidonies sont les poumons et les « pouponnières » de la Méditerranée.

Les Djerbiens ont-ils hérité des Berbères, leur goût de l’agriculture ? Sont-ce les Phéniciens et leurs héritiers Carthaginois qui leur ont légué l’art du négoce et de la navigation ? A qui ont-ils emprunté l’élégance de leurs constructions traditionnelles : menzels, mosquées, huileries et ateliers de tissage ? Qui a formé leurs artisans : potiers, bijoutiers, tisserands, brodeurs et leurs pêcheurs ? Ils ont réalisé la synthèse de toute la Méditerranée.

 

La promenade

Au lieu de la commencer derrière les hôtels, partons plutôt d’Aghir !

Nous sommes obligés d’abandonner à une « urbanisation » intensive et sans charme, des lieux autrefois superbes : la lagune qu’on nommait Lac d’Ofar, séparée de la mer par une langue de sable : « Bin El Bahrine », île-jardin. Elle a disparu sous le « Tanit ». Combien de temps, cet établissement hôtelier résistera-t-il alors que l’âge du cordon littoral pourrait se calculer en siècles ?

Le petit port d’Esseguia où l’on se procurait pieuvres, seiches, daurades, rougets et même des crevettes n’est plus qu’un souvenir.

Un petit sentier, s’il existe encore, se faufilait entre deux établissements et conduisait à « Sidi Garouss » où se trouvent les vestiges d’une ancienne cité. Aghir enfin ! On devine encore entre les bâtiments modernes la coupole du mausolée : Maamourét Aghir qui avait la réputation de guérir les maladies de peau ! Au-delà du port « modernisé » se dresse une ancienne forteresse : Borj Aghir qui a été beaucoup remaniée.

Puis on continue vers El Kantara et on arrive à trouver la lagune de terre : Bin El Ouidiène qui se termine par une imposante forteresse : Borj Kastil qu’on atteint aujourd’hui facilement par un cheminement appelé naguère : Triq Ejmel : la piste du chameau !

La forteresse a été construite vers la fin du XIIIe siècle par Roger de Loria, amiral du roi de Sicile, Pierre d’Aragon. C’est un monument massif, presque carré, de 30 mètres de côté, doté de murs de 10 mètres de haut, flanqués de quatre tours d’angle. Il a été restauré à plusieurs reprises dont une dernière fois, au XVIIe siècle sous le règne du Bey Hamouda Pacha. A quelques centaines de mètres, il existe encore un petit sanctuaire dédié à Sidi Marcil – certainement en souvenir d’un « Saint Marcel » chrétien ! – qui avait la réputation de guérir la stérilité des femmes ! Il suffit d’y croire !

Puis on regagne la route qui longe la côte, et quelques minutes après, on arrive à Meninx. Le site a été réétudié récemment. Dans une région très touristique, il est extraordinaire qu’on n’ait pas mis en valeur, plus soigneusement, ce grand site antique. Le tourisme historique, culturel n’est-il qu’un vain mot ?

 

La zone humide

Bin El Ouidiène fait partie d’une zone humide d’importance internationale, couverte par la Convention Ramsar. Elle s’étend sur plus de 12.000 hectares. Cette zone, soumise à la marée, comprend des dunes, des marais, des rivages de sable ou de galets, des eaux marines permanentes, d’une profondeur inférieure à  6 mètres à marée basse et des oueds marins qui hébergent de grands herbiers.

Cet ensemble abrite d’importantes populations végétales, aviaires et halieutiques typiques. Il sert de refuge, de point d’arrêt pour se reposer et s’alimenter ainsi que de lieu d’hivernage à des oiseaux d’eau migrateurs tels que la spatule blanche, à différentes espèces de goélands et à des sternes dont la « Pierre Garin » aux sourcils noirs, à des bécasseaux, à des chevaliers, dont le chevalier gambette aux pattes rouges, au cours de leur migration entre l’Europe et l’Afrique. Certaines espèces dont le goéland leucophée, l’aigrette garzette élégante dans son plumage tout blanc et la sterne naine vêtue de nacre immaculée, y nichent en été. Les flamants roses fréquentent volontiers les marais et les bords de mer.

La flore est assez riche. Les algues sont en particulier des Posidonia oceanica : grandes herbes terrestres, à fleurs, redevenues marines et les Cymodorea nodosa. Parmi les plantes halophiles, typiques des marais salés, citons la Salicornia fruticosa, parfaitement comestible crue ou cuite, l’Arthrocnemum indicum. Au pied des petites dunes s’épanouissent les trompettes blanches des « lys de sable » qui embaument et les « sous de kali ».

L’avifaune est importante. Les flamants roses sont des hivernants venus des rivages du nord de la Méditerranée. Les spatules blanches – plus de 11.000 dans l’île – arrivent de l’Europe Centrale et des bords du Danube. De nombreuses espèces de limicoles passent au printemps et en automne alors que les sternes hivernent ici. Le chevalier gambette niche volontiers sur les îlots Kilaat et Jilij situés à l’extrémité Sud-Ouest du site.

Avez-vous fait un jour, la promenade à pied jusqu’au Borj Kastil sur cette lande d’une dizaine de kilomètres de long sur 2 ou 3 de large ? Tantôt sur l’estran humide et plat à marée basse, tantôt en zigzaguant entre les petites dunes. On flâne en regardant dériver les barques des pêcheurs sur les petits fonds, en photographiant, à contre jour, les reflets des soleils couchants sur une mer lisse comme un miroir et en essayant de découvrir quels animaux : lézards, lièvres, ou tortues ont laissé leurs empreintes sur le sable.

Une bien belle promenade !

P.S. : La Convention de Ramsar, ville iranienne, a été signée le 2 février 1971, date désormais célébrée, chaque année, comme “Journée mondiale des zones humides”.

A.M.

 

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