Pour les échéances électorales à venir : quelles recompositions du paysage politique ?

La course électorale a déjà commencé. Les alliances sont en train de se tisser, donnant lieu à un nouveau paysage politique. Focus.

Le week-end dernier a été ponctué par les meetings des partis politiques dans les régions, signe que la campagne préélectorale a déjà commencé : Nida Tounes à Menzel Temime (Nabeul), Al Joumhouri à Sfax et Ennahdha à La Manouba et à Sfax. Les partis politiques s’activent, se restructurent, consolident leurs bases et se lancent dans des pourparlers afin de créer de nouvelles alliances.
 

Union pour la Tunisie :  un pôle social-démocrate

À l’approche des élections, des pôles se distinguent déjà sur la scène politique. Un pôle social-démocrate semble voir le jour avec la décision des quatre partis formant l’Union pour la Tunisie (UPT) de se transformer en un front électoral. L’idée a été lancée pour la première fois par Samir Bettaieb, porte-parole d’Al Massar, après la fin du processus constitutionnel. Et il n’y a pas eu d’objections sur ce projet. Les réunions ensuite des Secrétaires généraux de l’UPT ont confirmé l’adoption de ce choix.

Ces derniers ont d’ailleurs décidé de mettre en place une commission commune qui va travailler pendant une semaine pour élaborer «une feuille de route afin de mettre en pratique ce front électoral», comme l’a déclaré Taieb Baccouche, porte-parole de l’UPT et Secrétaire général de Nida Tounes. L’opposition voudrait faire fructifier les acquis réalisés durant la phase de protestation après l’assassinat de Mohamed Brahmi. Le projet de créer un front électoral commun est devenu tellement alléchant qu’il commence à attirer d’autres partis désireux d’appartenir à l’UPT.

En effet, quatre nouveaux partis ont exprimé leur intention le rejoindre, à savoir : le Mouvement national de Touhemi Abdouli, ex-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, le parti Al Moubadara de Kamel Morjane, le Parti du Néo Destour d’Ahmed Mansour et le parti Afek Tounes de Yassine Brahim. À ceux-là, il faudra ajouter Omar Shabou, le président du Mouvement des destouriens libres qui vient de rejoindre, lui, Nida Tounes.

 

Conflit Al Joumhouri/Nida Tounes

La seule chose qui vient entacher ce tableau est la sortie du parti Al Joumhouri de l’UPT et son exclusion du Front du salut. Néjib Chebbi veut comme d’habitude faire cavalier seul. D’où la polémique qu’il a déclenchée contre Nida Tounes et son chef, Béji Caid Essebssi.

À cause de déclarations cinglantes de part et d’autre, la tension est montée crescendo. Tout a commencé quand Néjib Chebbi a accusé Nida Tounes de vouloir passer un «marché avec Ennahdha pour se partager le pouvoir».

 Quelque temps après, Béji Caid Essebssi a répondu sur Al Wataniya 1 pour nier cette information et la qualifier de «mensongère», ce qui n’a fait qu’attiser le conflit. Et peu importaient les excuses présentées par Béji Caid Essebssi lors d’une conférence de presse tenue le 19 février, Al Joumhouri maintenait sa position, à savoir ne plus revenir à l’UPT. La sortie de ce parti risque d’affaiblir l’Union pour la Tunisie, puisqu’Al Joumhouri a son poids dans la famille démocratique de par son passé militant contre Ben Ali.

La crainte est qu’il aille rejoindre le camp adverse, celui d’Ennahdha. «Nous sommes désolés pour le départ d’Al Joumhouri  dont la place au sein de l’Union reste réservée.

Nous l’invitons à revenir s’il le désire», affirme T. Baccouche. De son côté, Ahmed Néjib Chebbi considère que le Front de salut et l’UPT ont été dominés par Nida Tounes, d’où le maintien de sa position.

Mais ce que cache cette polémique, c’est avant tout une guerre tacite pour la présidentielle. Aussi bien Néjib Chebbi qu’Essebssi veulent  le poste de président de la République, en se basant justement sur un front électoral. Personne n’a l’intention de céder sur ce point d’où la rupture. Sera-t-elle durable ? Il est très tôt pour trancher.

Front populaire : vers une possible alliance électorale avec l’UPT ?

Si l’UPT est en passe de se transformer en front électoral, qu’en est-il du Front du salut ?Le Front populaire est-il prêt à présenter des listes communes avec Nida Tounes et ses alliés ?

Il semble qu’il existe actuellement deux positions en son sein. La première défend la nécessité de se présenter avec l’UPT dans un même front pour le prochain scrutin. La seconde estime que l’alliance avec Nidaa Tounes n’était qu’occasionnelle et concernait des objectifs bien précis, éliminer Ennahdha du pouvoir après les deux assassinats de Brahmi et de Belaïd et mettre en place un gouvernement de technocrates. Ces objectifs réalisés, il n’est plus nécessaire de passer à une autre étape.

Dans une déclaration à la chaîne Russia El Youm, Hamma Hammami, porte-parole du Front populaire, a affirmé que «le Front pourrait se présenter seul aux élections ou élargir le cercle de ses alliances. Tout dépendra de la situation dans les prochains jours». Il ne s’est pas voulu tranchant, mais sa réaction dévoile les divisions intérieures. Pour les cacher, les dirigeants se contentent pour le moment de parler plutôt de coordonner  l’observation commune des élections avec les autres composantes du Front du salut, sans dire plus.

Tahar Chagrouche, analyste politique, explique qu’il y a un débat qui n’a pas été résolu en profondeur au sein du Front populaire, à savoir s’allier ou non à la droite, qu’elle soit libérale ou religieuse. «Cette question épineuse a été posée dès la création du front, mais elle a été rapidement zappée, car à l’époque la priorité était de faire face à Ennahdha et de la sortir du pouvoir. Mais la revoilà qui ressurgit aujourd’hui», souligne-t-il. Le Front populaire ne peut plus faire l’économie de ce débat, sachant que le paysage politique est en pleine recomposition.

Certains observateurs estiment que ce doute autour de l’alliance avec Nida Tounes provient essentiellement des ambitions de Hamma Hammami à se présenter aux présidentielles, bien qu’il n’ait pas encore déclaré ouvertement ses intentions. D’un autre côté, une partie du Front populaire, dont notamment le parti Al Watad,  a déjà engagé des pourparlers avec les représentants de l’UPT pour  la création d’un front électoral uni. 

Ennahdha : quel front à créer ?

Ennahdha se prépare aussi aux élections après avoir quitté le gouvernement. Et pour y revenir, elle est prête à y mettre tous les moyens. Le parti islamiste avait déjà commencé par faire le point de son expérience au pouvoir et ce, lors d’une réunion du Conseil de la Choura tenue le 15 février. L’un des objectifs était d’étudier les alliances possibles.

Sans déclarer ouvertement son intention de créer un front électoral avec d’autres formations politiques, il est clair qu’Ennahdha  peut s’allier avec les petits partis à tendance islamiste qui sont dans son sillage. Il pourrait déjà commencer par transformer le Collectif national pour la réussite du processus démocratique, formé de douze partis dont Ennahdha, en un front susceptible de présenter des listes communes.

À ceux-là, il faudra ajouter le CPR qui n’a pas d’avenir en dehors de son allié islamiste, ainsi que le parti de Mohamed Abbou, le Courant démocratique.

Et qu’en est-il d’Ettakattol, la troisième composante de l’ancienne Troïka au pouvoir ?

Pour le moment, le parti de Mustapha Ben Jaâfar affiche sa volonté «de rester au centre», en scellant déjà une alliance avec le parti l’Alliance démocratique. Il est possible qu’ils soient rejoints par d’autres petites formations politiques. Mais rien ne les empêcheraient, le moment venu, de rejoindre un front qui sera créé par Ennahdha. Il est très peu probable qu’Ettakattol, qui s’est trop mouillé avec les islamistes, regagne son camp original, celui des partis démocratiques.

Reste la grande énigme Ahmed Néjib Chebbi. Après sa rupture avec l’UPT compte-t-il rejoindre Ennahdha, qui pourrait lui promettre le poste tant convoité de président de la République, comme elle l’a fait avec Moncef Marzouki ?

Dans une déclaration accordée le 23 février à Mosaïque FM, le chef d’Al Joumhouri a nié son intention de s’allier à Ennahdha qui demeure «l’un des principaux rivaux de son parti lors des prochaines élections». Dans ce cas, va-t-il se présenter seul aux élections, sachant que le poids électoral de son parti ne dépasse pas les 2% dans les sondages ? Il est difficile d’imaginer un tel scénario. Néjib Chebbi serait en train de manœuvrer pour se faire valoir auprès des deux grandes formations politiques qui se distinguent actuellement Ennahdha et Nida Tounes.

Mais même ces deux-là envisagent de passer une alliance après les élections afin de pouvoir gouverner le pays. D’ailleurs, les hostilités entre les deux partis se sont arrêtées depuis longtemps. Et Béji Caid Essebssi vient de déclarer qu’«Ennahdha n’est pas notre ennemi, mais notre concurrent et nous continuerons à dialoguer avec lui.»

Les Destouriens : s’affirmer au Sahel ?

L’autre énigme dans ce paysage politique sont les destouriens. Avec qui vont-ils s’allier ? Vont-ils se présenter en un front unique ?

On sait déjà que plusieurs partis destouriens comptent se réunir début mars pour célébrer la création du parti Néo Destour en 1934 à Ksar Helal. Il s’agirait donc d’une occasion pour unifier leurs efforts et leurs bases et de décider de s’organiser en un front. Vont-ils rejoindre Ennahdha ou Nida Tounes ? La question n’est pas tranchée jusque-là, mais il est clair qu’en se présentant au Sahel, ils peuvent facilement obtenir plusieurs sièges. Pourrait-on y adjoindre la base électorale d’Al Aridha Achaâbia qui demeure importante ?

Une chose est sûre, les partis politiques veulent éviter le scénario d’éparpillement des voix qui s’est produit en 2011, d’autant plus que l’ancien mode de scrutin (proportionnel au plus fort reste) sera reproduit. D’où la nécessité de se présenter avec des fronts électoraux forts.

 

Hanène Zbiss

 

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