Mehdi Jomâa, seul contre tous !

Mehdi Jomaa sera aux USA du 2 au 4 avril

L’interview du chef du gouvernement, Mehdi Jomâa, a soulevé les critiques des partis politiques et même de certains membres du quartet. Pourtant le Premier ministre a été franc concernant la situation qui prévaut en Tunisie et des mesures drastiques à prendre en économie. Va-t-on l’abandonner dans sa mission de sauvetage du pays ?
 

Dès le lendemain de son interview, diffusée le 3 mars sur Al Wataniya 1 et Nessma TV, M. Jomâa a commencé à être fortement critiqué, notamment sur ce qu’il a qualifié de «sacrifices». L’homme a fait pourtant une présentation claire de la situation de la Tunisie, notamment sur le plan économique. Une situation qui s’avère désastreuse avec 25 milliards de dinars de dettes et un taux d’endettement qui atteint  environ 50% du PIB. Il a déclaré, par ailleurs, que les besoins en financement du budget de 2014 s’élèvent à 13 milliards de dinars.  D’où la nécessité désormais d’entreprendre des mesures non populaires afin d’essayer de sortir le pays de la crise. C’est ce que le chef du gouvernement a appelé les «sacrifices», à savoir l’allégement de la Caisse de compensation, se traduisant nécessairement par des augmentations des prix des produits de base (alimentation, carburants…) ;  l’arrêt des recrutements dans la fonction publique ; ainsi que la non augmentation des salaires. Rappelons que la Caisse de compensation engloutit  20% du budget et 7% du PIB. 

 

Pas de «trêve sociale» !

La réponse aux déclarations de M. Jomâa est venue très rapidement des partis politiques avec une succession de communiqués, dénonçant la stratégie du gouvernement.

Le parti Al Qotb, membre du la coalition du Front populaire (FP)  a indiqué dans un communiqué publié le 5 mars que le cabinet Jomaâ doit «entreprendre un modèle de développement différent de celui de Ben Ali, perpétué  par la Troïka» et qu’il doit prendre conscience que «l’endettement n’est pas une fatalité». Hamma Hammami, le porte-parole du F.P a tenu un langage fort envers le chef du gouvernement lors d’un meeting à Sfax (le 9 mars), en s’interrogeant : «La levée de la subvention concernera qui exactement, alors qu’on sait que 16% seulement des couches précaires de la population bénéficient de la Caisse de compensation ?».

Nidâa Tounes, de son côté, a exigé du gouvernement, dans un communiqué publié le 7 mars, de «déterminer exactement ses besoins et ses sources de financement» pour cette année et pour celle qui suit.

Mais la réaction la plus virulente a été celle de l’UGTT, l’épine dorsale du quartet parrainant le Dialogue national et celle qui a fortement cautionné le choix de Jomâa à son poste actuel. En effet, Sami Tahri, Secrétaire général adjoint et porte-parole de l’UGTT, a déclaré le 6 mars à Shems FM que le discours du chef du gouvernement n’est pas «convaincant». «Alors qu’on s’attendait à ce que Mehdi Jomâa prenne des mesures sociales, il a plutôt commencé à parler de lever les subventions», a-t-il souligné. Or, l’UGTT tient à  l’augmentation des salaires». La Centrale syndicale ne s’est pas uniquement limitée à la dénonciation, mais elle est vite passée à l’action. En témoignent les deux grèves déjà déclenchées : celle des fonctionnaires des recettes financières le 6 mars, puis celle des transporteurs terrestres (du 10 au 12 mars). Oubliées donc les demandes de Mehdi Jomâa aux organisations nationales de lui accorder une «trêve sociale» ! C’est désormais la confrontation. D’ailleurs, une délégation du bureau exécutif de l’UGTT compte très prochainement le rencontrer ainsi que certains de ses ministres, afin de discuter de plusieurs dossiers.

 

Unanimité : il faut désigner le coupable !

La Centrale syndicale est intransigeante sur les accords concernant les augmentations des salaires prévues déjà depuis l’époque de la Troïka. Et peu importe si cela risque de rendre encore plus difficile la tâche du chef du gouvernement. Ce dernier est d’ailleurs confronté à une double contrainte : réduire au maximum les dépenses de l’État et trouver des sources de financement. D’où le recours à la levée des subventions et à l’endettement extérieur. Or il se trouve directement attaqué sur ces deux points là. Mieux, il y a unanimité de la part des partis d’opposition et du quartet à condamner son silence sur les responsables de la situation économique désastreuse du pays, à savoir la Troïka. Ils estiment que M. Jomâa aurait dû la pointer du doigt et dénoncer son laisser-aller, son manque d’expérience et son incompétence durant les deux gouvernements précédents. Mais Jomâa, conscient que sa nomination est le fruit du consensus dans le cadre du Dialogue national, n’ose dénoncer aucune des parties prenantes de ce dialogue et se contente plutôt de rester à distance égale de tout le monde et d’être pragmatique, en appliquant une stratégie claire et efficace.

Et qu’en est-il de la position de la Troïka ?

Réaction forte de la part d’Ennahdha

On n’a pas vu de réactions de sa part quant à l’interview de M. Jomâa, ni  la publication de communiqués. Même du côté d’Ennahdha, c’est le silence radio, comme si elle ne porte pas la plus grande responsabilité dans ce bilan catastrophique. Du moment que le chef du gouvernement ne l’a pas accusé directement et ouvertement, le parti islamiste préfère rester en retrait. Pourtant on l’a vu se mobiliser activement  quand il s’agissait de toucher à  ses intérêts. En témoigne la réaction forte de l’ex-ministre de la Santé, Abdellatif El Mekki, quand le gouvernement Jomâa a commencé à revoir les nominations partisanes. Il a même employé un ton menaçant en déclarant que si «cette révision devient une persécution pour les partisans d’Ennahdha, alors, le parti allait réagir et demander la révision des nominations depuis plus d’un quart de siècle.»

Ennahdha a pris position  en ce qui concerne l’arrestation d’Imed Dghij, le chef de la Ligue de protection de la Révolution du Kram. On se rappelle le tapage médiatique qu’a suscité cette affaire, mais surtout le déplacement d’une délégation de vingt-cinq députés de l’ANC, à la tête de laquelle se trouvait Meherzia Laâbidi, vice-présidente de l’Assemblée, pour rencontrer le ministre de l’Intérieur afin de résoudre le problème.

 

Un soutien plutôt extérieur

Mehdi Jomâa se retrouve donc dans la ligne de mire de toute la classe politique. Il semble ne bénéficier actuellement que d’un soutien étranger. C’est ce qui explique la ruée actuelle vers la Tunisie, de chefs d’États et de ministres des Affaires étrangères des pays occidentaux. La semaine dernière, le chef du gouvernement a reçu les visites du Président serbe, Tomislav Nikolić, du chef du gouvernement italien, Matteo Renzi (qui a consacré sa première visite à l’étranger à la Tunisie) et celle de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères.

M. Jomâa, lui-même, a déclaré, dans la dernière interview, qu’il bénéficie du soutien de l’Algérie, du Maroc et d’autres États amis qui aideraient le pays à  dépasser la crise économique. D’ailleurs, le chef du gouvernement compte entreprendre du 14 au 19 mars une série de visites à six pays : les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Kuweit, le Qatar, le Sultanat d’Oman et éventuellement l’Arabie saoudite. Il est attendu le 31 mars et le 1er avril à Paris. Il partira ensuite, vers le 2 avril, à Washington, à l’invitation du Président américain.

Mehdi Jomâa table beaucoup, pour réussir sa mission, sur l’appui étranger notamment des pays qui ont cru à la réussite du Dialogue national et qui ont proposé sa candidature pendant les négociations, alors que personne ne le connaissait. Sinon, où va-t-il trouver les 13 milliards de dinars pour compléter le budget de 2014 ?

Certes, il aurait souhaité obtenir un soutien fort à l’intérieur, de la part de la classe politique, surtout que de son succès à stabiliser le pays dépendra la création d’un environnement propice pour l’organisation d’élections démocratiques et transparentes. Hélas ! Il devient la cible à attaquer par tous, alors qu’il n’a pas de prétention électorale.

Une chose est sûre, c’est que s’il réussit, il donnera la preuve de l’inutilité des partis politiques, puisqu’il suffit d’avoir un gouvernement totalement technocrate pour remettre le pays sur les rails. Personne n’a donc intérêt à ce que cela arrive, ni l’opposition, ni la Troïka. Sera-t-il donc seul contre tous ?

Hanène Zbiss

 

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