Ouverture des Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi : un goût de guerre froide

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Par Peter Cross (de Londres pour Réalités)

 

Le ski et le patinage artistique sont certes loin d’être les sports les plus pratiqués en Tunisie, mais à l’heure des médias mondialisés, impossible d’échapper aux Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi. Même ceux qui se contrefichent du snowboard et n’ont jamais entendu parler du curling auront sans doute eu au moins un petit écho des polémiques qui les entourent, ne serait-ce que par la page d’accueil arc-en-ciel – aux couleurs du drapeau des défenseurs des droits des homosexuels – qu’affichait le moteur de recherche Google le jour de l’ouverture. A croire que le lot de controverses que suscitent les Jeux Olympiques augmente en proportion directe du coût de leur organisation – quelques $ 51 milliards dans le cas de Sotchi, un record absolu …

Des hôtels à moitié finis où les prises électriques sont installées au plafond et les radiateurs à 2 m de haut ; des jardiniers chargés de repeindre le gazon mort en vert ; des toilettes jumelles, avec leurs pictogrammes interdisant d’y vomir ou d’y pratiquer la pêche à la ligne – les médias américains et britanniques comme les réseaux sociaux regorgent d’images et d’anecdotes qui sont tout sauf flatteurs pour les organisateurs des Jeux de Sotchi, et pour la Russie dans son ensemble. Le compte Twitter @SochiProblems est suivi par plus de monde que le compte officiel des Jeux. TIME magazine proclame la station de la Mer Noire « la pire destination olympique de l’histoire ». Pour la chaîne américaine Fox News, très marquée à droite, les conditions d’accueil à Sotchi sont « risibles ». De l’autre côté de l’échiquier politique, le site internet du quotidien britannique The Guardian emboîte le pas à Google, repeignant le « G » de son nom aux couleurs arc-en-ciel.

Les responsables russes s’en agacent, et ce faisant ne font qu’empirer les choses. Selon le Wall Street Journal :

Interrogé sur les nombreux cas signalés de chambres d’hôtel qui n’étaient pas prêts pour recevoir les clients, Dmitri Kozak, le vice-Premier ministre chargé de la préparation des Jeux, s’est montré peu  réceptif. « Pour 100 000 chambres fournies aux visiteurs, nous avons reçu seulement 103 plaintes, et chacune a été prise en charge », affirma-t-il. […]

M. Kozak reflétait le point de vue de nombreux responsables russes, selon lequel certains visiteurs occidentaux essaient sciemment de saboter l’ouverture des Jeux à Sotchi par animosité envers la Russie. « Nous disposons de bandes vidéo de la surveillance des hôtels qui montrent les gens qui ouvrent les robinets de leur douche, dirigent le pommeau vers le mur, puis quittent la chambre pour la journée, » s’offusqua-t-il. Un des assistants de M. Kozak éloigna par la suite notre journaliste, avant qu’il puisse poser d’autres questions sur la surveillance dans les chambres d’hôtel, en murmurant : « Allons faire un petit tour au centre des médias. »

Plus tard dans la journée, un porte-parole pour M. Kozak affirma qu’il n’y a absolument aucune surveillance dans les chambres d’hôtel occupées par des visiteurs, ni dans leurs salles de bains. Selon le porte-parole, la vidéo-surveillance était effectivement en place pendant la construction et le nettoyage des hôtels et autres édifices de Sotchi, ajoutant que ce serait sans doute à cela que M. Kozak faisait référence.

Voire. Quoi qu’il en soit, l’incident n’aura rien fait pour effacer les « préjugés occidentaux » concernant l’omniprésence de la police secrète russe, dont le Président Vladimir Poutine est notoirement issu. Une vision exprimée on ne peut plus clairement par le New York Times dans un édito intitulé « Pleins feux sur la Russie de M. Poutine » :

La réalité de sa Russie … est à l’opposé des idéaux olympiques et des droits de l’Homme les plus élémentaires. Il n’est pas possible d’ignorer le côté obscur de son régime – la répression qui broie les âmes, les nouvelles lois cruelles contre le blasphème et l’homosexualité, ou encore le système juridique corrompu qui permet de condamner des dissidents politiques à de longues peines sur la foi de fausses accusations.

En effet, la mésentente dépasse de simples problèmes d’hôtellerie. A cet égard, le quotidien washingtonien The Hill est remarquablement lucide :

Les Jeux Olympiques, créés dans le but de rapprocher les pays autour du sport, semble avoir eu l’effet inverse sur les relations américano-russes.

L’animosité grandissante entre les deux anciens protagonistes de la Guerre frroide était visible lors de l’ouverture des Jeux, lors de laquelle une ex-patineuse artistique qui avait tweeté une photo à connotation raciste du président Obama a été choisie pour l’allumage symbolique de la vasque olympique.

Cela s’est produit au lendemain de la fuite via YouTube de l’enregistrement d’un appel téléphonique entre l’ambassadeur américain à Kiev et Victoria Nuland, une responsable du Département d’État, dans lequel on entend cette dernière prononcer les mots « Fuck the European Union ». L’administration Obama avait immédiatement accusé Moscou d’avoir intercepté et fuité l’appel, ce que les Russes n’ont qu’à peine démenti.

[ … ]

Alors qu’il entame sa 15ème année au pouvoir, le président Vladimir Poutine avait espéré que ces Jeux, les premiers sur le sol russe depuis les Jeux olympiques de Moscou en 1980 que les Etats-Unis avaient boycotté, mettrait en valeur la « nouvelle Russie » émergeant des cendres de l’Union soviétique.

Au lieu de cela, les États-Unis et leurs alliés occidentaux ont systématiquement dépeint la Russie sous les traits d’une autocratie corrompue.

[ … ]

Membre Démocrate de la commission du renseignement de la Chambre des Représentants, Dutch Ruppersberger a déclaré à CNN jeudi qu’il craignait que « l’ego » de Poutine mettrait en danger les athlètes et les visiteurs. Pour sa part, le Département d’Etat a conseillé aux membres de l’équipe olympique des États-Unis de ne pas porter leurs tenues officielles aux couleurs de « Team USA » en dehors des sites olympiques officiels, pour leur propre sécurité.

Les tensions entre les deux pays ont été les plus fortes sur la question des droits des homosexuels. [ … ] Mais ce n’est pas tout ce qui les divise.

Le donneur d’alerte de la NSA Edward Snowden se trouve encore en Russie, qui lui a accordé l’asile temporaire l’an dernier.

Sa présence à Moscou est une source d’embarras persistant pour l’administration Obama, et les responsables du renseignement américain ont ouvertement exprimé leurs inquiétudes quant à la possibilité qu’il soit désormais sous l’influence de leurs homologues russes. [ … ] Les deux pays s’affrontent également sur comment gérer le programme nucléaire de l’Iran et sur ​​ce qu’il faut faire par rapport à la Syrie, cette dernière étant un proche allié de la Russie. La crise en Ukraine, où les manifestants cherchent à évincer le président pro-russe Viktor Ianoukovitch, ne fait qu’ajouter aux tensions.

Les Jeux de Sotchi, autrement dit, sont pris en otage par des considérations géopolitiques. De là à supposer que les problèmes d’accueil ont été montés en épingle par des médias malveillants, il n’y a qu’un pas. Que la chroniqueuse de The Guardian Marina Hyde n’hésite pas à franchir – sans se priver pour autant de l’occasion d’en rire :

Distorsion ? Il y en a presque certainement eu. Mais d’un autre côté, l’erreur la plus rudimentaire des organisateurs de Sotchi a sans doute été d’oublier que les journalistes sont toujours médaille d’or en pleurnicherie. Donc, si vous voulez faire des économies quelque part dans la construction de votre infrastructure olympique, il est évidemment de loin préférable de laisser une installation sportive majeure à moitié finie, ou d’insister que les athlètes partagent des lits, plutôt à ce qu’il n’y ait la moindre ampoule défectueuse dans la chambre d’hôtel d’un journaliste quelconque. [ … ]

Alors cela relève du « b.a.- ba » de l’organisation de Jeux Olympiques que de s’assurer que l’eau du robinet dans les chambres d’hôtel mises à disposition des médias n’a pas l’air d’avoir été acheminée directement d’un lac dans la zone d’exclusion de Tchernobyl [ … ].

La Russie aurait dépensé 51 milliards de dollars sur les Jeux de Sotchi, dont environ 45 milliards doivent déjà se trouver sur des comptes anonymes à Grand Cayman. En fin de compte, c’est un exploit, quand on y pense : débourser autant d’argent, et quand même réussir à rendre l’endroit encore moins accueillant qu’il aurait été sous le régime communiste !

 

P.C.

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