Mehdi Jomâa, Premier ministre Parions sur l’avenir

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Élu au terme d’un consensus ou non, Mehdi Jomâa est désormais le nouveau chef du gouvernement. Une série de grands défis l’attend et non des moindres : la constitution du prochain gouvernement et la préparation des élections, sans oublier les autres missions prévues par la feuille de route du Quartet.

 

«Habemus un chef de gouvernement !»  Un mois et demi après le début du dialogue national, la Tunisie a pu finalement mettre un visage sur celui qui devrait l’amener vers une sortie de crise. 

Il n’a pas été facile pour l’opposition d’avaler la pilule et d’admettre qu’Ennahdha est finalement sorti gagnant de cette rude bataille pour choisir le prochain chef du gouvernement. Houcine Abassi, porte-parole du Quartet, las de voir se prolonger encore les différends entre les partis politiques et ayant peur pour l’avenir du pays, a décidé de trancher et de considérer le ministre de l’Industrie comme un chef de gouvernement consensuel, même si le résultat du vote (11 voix pour contre 7 abstentions) ne reflète pas le consensus. Le Front de salut qui n’a pas pris part à ce vote et qui refuse d’admettre son résultat, ne compte pas lâcher prise. D’où déjà un mauvais début pour Mehdi Jomâa qui se voit contesté avant même d’entreprendre quoi que ce soit. D’emblée, sa mission ne sera pas facile.

Ce technocrate, au court parcours politique jusqu’ici, va devoir, probablement, faire face à une opposition virulente, qui ne va pas le ménager et sera très critique. À cela il faudra ajouter une crise très profonde dans laquelle plonge la Tunisie sur tous les plans doublée d’attentes populaires énormes.

 

Première mission : constituer un nouveau gouvernement

Mehdi Jomâa, jusque-là discret et loin des lumières, va très vite devoir faire ses preuves et révéler sa vision à travers le choix du cabinet avec lequel il va travailler. Ce cabinet devrait être réduit (pas plus de 15 ministères) et composé uniquement de technocrates compétents maitrisant leurs dossiers et étant opérationnels tout de suite. Or, justement, les partis aux intérêts divergents laisseront-ils le bonhomme choisir tranquillement son gouvernement sans chercher à y trouver un pied-à-terre d’une manière ou d’une autre ? Et lui, réussira-t-il à proposer une composition qui obtiendra le plus large consensus possible ?

Nous croyons savoir que M. Jomâa a déjà entamé ses premiers contacts avec les chefs des partis pour le choix des membres de son cabinet. La tâche ne sera pas facile. Mais il y a des constantes dont il ne pourrait guère ne pas en tenir compte.

Tout d’abord le pays a besoin d’un bon ministre qui maîtrise le dossier économique de manière à résorber rapidement les effets de la crise, rétablir la confiance de la communauté internationale et relancer l’investissement. les regards se portent vers M. Mustapha Kamel Nabli qui a bien le profil pour cette mission ou encore Jalloul Ayed qui pourrait être nommé ministre des Finances, un poste qu’il a déjà occupé dans le gouvernement Essebsi. 

Le dossier sécuritaire est la deuxième priorité dans la période actuelle. Ce dossier gagnerait à  être tenu par un homme fort, charismatique et ferme, issu de préférence de l’institution sécuritaire (ministère de l’Intérieur ou ministère de la Défense) afin de faire face au danger rampant du terrorisme. Le profil d’Habib Essid, ancien ministre de l’Intérieur et actuel conseiller sécuritaire d’Ali Laârayedh semblerait adéquat.  Il est aussi probable que M. Jomâa reconduira Lotfi Ben Jeddou, l’actuel ministre de l’Intérieur. Reste que ce ministre, malgré les progrès enregistrés durant son mandat, n’a pas réussi à palier à certaines défaillances, dont la révélation  de toute la vérité sur les assassinats politiques. En plus, il ne semble pas avoir tout le contrôle sur son ministère. À plusieurs reprises, il s’est avéré que des choses lui échappaient et que des informations sur des faits d’une extrême importance ne lui parvenaient pas à temps, tel l’assassinat de Brahmi.

Pas question, par contre, de reconduire l’actuel ministre de la Justice, Nadhir Ben Ammou, si le prochain gouvernement veut réellement lutter contre le terrorisme et l’instrumentalisation de la justice par l’exécutif. Il est impossible de rétablir la sécurité dans le pays si les tribunaux continuent à relâcher les terroristes, arrêtés par les forces de sécurité et si la justice n’est pas indépendante.

Le ministère des Affaires religieuses, un ministère clé dans cette phase, même s’il n’est pas classé habituellement de souveraineté, devrait être attribué à un ministre neutre, capable de rétablir le contrôle de l’État sur les lieux de culte et de mettre fin à l’utilisation des mosquées pour des raisons politiques, voire terroristes.  

Quant au portefeuille des Affaires étrangères, il devrait être attribué à une personnalité susceptible de redonner à la diplomatie tunisienne son éclat passé et de servir l’image du pays auprès de la communauté internationale afin de promouvoir le modèle tunisien de transition démocratique.

 

Préparer les élections

Une fois que le nouveau cabinet sera composé et qu’il aura l’approbation de l’ANC, l’une de ses premières priorités sera de fixer les dates des élections, de mettre en place l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) et de finaliser la Constitution. Même si la Tunisie se dote d’un nouvel exécutif, il sera nécessaire de présenter au peuple tunisien un agenda clair avec des échéances à respecter pour les élections législatives, présidentielles et municipales. D’où l’urgence de créer rapidement l’ISIE pour qu’elle entame son travail d’enregistrement des électeurs et de préparation de toute la logistique nécessaire. Ce travail prendra pas moins de 8 mois. Donc la durée de vie du prochain cabinet  ne devrait pas dépasser une année, si l’on veut avoir finalement des institutions solides, élues démocratiquement et écourter la phase transitionnelle.

Calmer les esprits et créer un environnement favorable à l’organisation d’un scrutin transparent et démocratique, passera aussi à travers la révision des nominations partisanes  à la tête des entreprises étatiques et dans les rouages de l’État. Sinon il sera impensable de sortir de la crise politique. La neutralisation des moquées s’inscrit par ailleurs dans cette optique. Ne pas permettre de les utiliser pour faire des prêches sanglants incitant à la violence et avantageant certains candidats au détriment des autres et mettre fin à l’arrivée de prêcheurs moyen-orientaux qui visent à semer la discorde dans le pays est plus que nécessaire. Il y va du rétablissement de la souveraineté même de l’État.

 

Mesures urgentes

Ce gouvernement devra rapidement faire ses preuves en ce qui concerne ses capacités à  entreprendre des mesures urgentes pour relancer l’économie et notamment dans les régions défavorisées. Il devra lancer des signes forts envers la population dans ces endroits, tels la mise en place de grands projets étatiques d’infrastructure, susceptibles de générer de l’emploi et de l’investissement, l’arrêt de l’inflation et de l’augmentation des prix et l’octroi d’aides urgentes aux familles les plus nécessiteuses. Ce sont là des actions prioritaires.

La maitrise du dossier sécuritaire et le renforcement de la défense de nos frontières et de nos villes ainsi que la lutte efficace contre le terrorisme permettront de redorer l’image de la Tunisie à l’extérieur et d’attirer vers elle investisseurs et touristes. 

Beaucoup de défis attendent Mehdi Jomâa et son gouvernement.  Il est clair qu’il ne faudra pas le laisser sans soutien face à ces défis. Tout le monde est appelé à œuvrer à la réussite de ce cabinet.Il y va de l’intérêt général des Tunisiens.

Portrait

Le parfait technocrate

Il a été fort attendu, c’est le moins que l’on puisse dire. Son nom a été prononcé comme une résurrection pour les uns, une malédiction pour les autres. Mais qui est exactement Mehdi Jomaâ ?

L’actuel ministre de l’Industrie dans le gouvernement Laarayedh semble avoir les qualités requises pour mener la troisième phase transitionnelle. La cinquantaine (né le 21 avril 1962 à Mahdia), technocrate, indépendant, père de famille (cinq enfants) et une expérience dans la gestion des affaires de l’État, de par son poste ministériel.

Il a une formation d’ingénieur après des études à l’École nationale d’ingénieurs de Tunis (ENIT) et un DEA  en mécanique, calcul et modélisation des structures. De 1990 jusqu’en 2003, il était responsable au sein d’un cabinet d’études, opérant dans le domaine de l’aéronautique, des chemins de fer et de l’industrie. À partir de 2003, il a travaillé à la Division Hutchinson à Aerospace, filiale du groupe Total en France. En 2009, il a été nommé Directeur général au sein de la Division Aéronautique et Défense (Total) et membre du comité de direction, supervisant six filiales implantées en France, aux États-Unis, en Inde et en Tunisie.

Depuis sa nomination au poste de ministre de l’Industrie au sein du cabinet Ali Laarayedh le 13 mars 2013, Mehdi Jomâa n’a cessé de se mobiliser pour trouver des solutions concrètes, susceptibles de promouvoir l’économie tunisienne. Durant ses multiples visites aux salons mondiaux à Paris, Londres, Lyon… il a constamment vanté les avantages de la Tunisie auprès des investisseurs étrangers. Lors d’un débat spécial, diffusé sur la chaîne Française TLM, à l’occasion de la participation tunisienne au salon "Classe Export" à Lyon au début de ce mois de décembre, Jomâa n’a pas manqué de défendre l’image de la Tunisie et l’effort des PME locales pour relancer son économie.

Pragmatique, il n’a pas hésité à se déplacer pour aller au chevet des entreprises de l’État qui sont en difficulté. Il a été à Gafsa à l’occasion de la crise de la société des Phosphates, puis à Béjà pour soutenir les sociétés dans la région.

Ferme et charismatique, il a procédé à une  vaste campagne de limogeage de directeurs d’entreprises étatiques qu’il a jugés incompétents comme le PDG de la STEG (Société tunisienne d’électricité et du gaz) et celui de la compagnie des phosphates de Gafsa. Prendre des décisions impopulaires, quand  il s’agit de l’intérêt du pays, ne lui fait pas peur. Ainsi, il a décidé dernièrement de ne subventionner les industries énergivores qu’à hauteur de 50%, en attendant la suppression totale de cette subvention.

L’homme est reconnu pour ses qualités professionnelles et son indépendance. Des membres de sa famille ont pris part à la politique du pays, puisque son oncle maternel n’est autre que Mohamed Masmoudi, ancien ministre des Affaires étrangères de Bourguiba et son frère, Ghazi Jomâa, a occupé plusieurs postes diplomatiques.

Par Hanène Zbiss

 

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