Détournement de dictionnaires

 

Par Robert Santo-Martino  (de Paris pour Réalités)

 

Denis Saint-Amand est historien à l'université de Liège. Ses travaux portent sur la littérature au 19e  siècle, les parodies et les pastiches.

Qu'est-ce qu'un dictionnaire ? Il fut un temps où la réponse était simple. C'était le plus gros volume de la bibliothèque.

Un vieux monsieur sévère y avait ordonné les définitions de toutes les choses qui existent depuis qu'elles ont un nom. Il s'était appliqué avec tant de patience et de science que, sans  prendre garde, il avait fini par se dissoudre tout entier dans son ouvrage.

Alors, on ne disait plus le dictionnaire mais le Larousse, le Littré, le Bescherelle…

Grâce à eux, on apprenait l'orthographe compliquée et les locutions latines qui permettent de briller en société, on découvrait les cartes bizarres des pays lointains, parfois un gros mot oublié, la tache d'encre violette d'un écolier qui, avant nous, était passé par là…

Imposant, de masse comme d'autorité, le dictionnaire avait un air rassurant.

Et puis, il s'est mis à y avoir des dictionnaires de toutes sortes : spécialisés, régionaux, thématiques… et même des dictionnaires tout maigres de quelques mots seulement.

Des dictionnaires personnels. Voltaire avait écrit le sien (philosophique) pour dire ce qu'il pensait du monde. Flaubert enfonçait le clou avec le sien (des idées reçues) pour se moquer du monde qui ne pensait pas.

La voie était ouverte pour quantité d'écrits qui, prenant le titre sinon l'allure d'un ouvrage neutre, le dictionnaire, sont sarcastiques et railleurs.

C'est à ces ouvrages au second degré que D. Saint-Amand porte, à juste raison, attention : Le Sottisier d'Arrus, La petite encyclopédie bouffonne de Commerson, Le Panthéon de poche de Véron, et bien d'autres dont même des catalogues de mots inutiles….

Le genre est riche et le Dictionnaire détourné en fait ressortir les saveurs. Pour ce qui concerne le 19e siècle (mais l'ouvrage couvre en amont et aval, une période plus large) cette étude minutieuse expose comment, avec le développement de la presse, le  dictionnaire parodié devient une arme de critique : le détournement, l'air de rien, ne consiste pas moins qu'à redéfinir les institutions et remettre à leurs places les contemporains.

Mariage : Loterie patronnée par le Code civil, les gendarmes, l'autorité municipale et le curé ; mais à laquelle rarement on gagne… un objet d'une valeur réelle et d'une convenance parfaite, écrit, en 1848, un certain Asinus dans le Journal pour rire.

Les figures d'autorité du moment, l'académicien et le politique, sont plaisantées à l'envie. De Louis Pasteur, le petit Bottin des gens de Lettres, dit l'art d'élever les lapins devenant suranné, il exploita l'art d'en poser.

C'est surtout contre l'inertie et la vacuité du monde de vie bourgeois que le dictionnaire est mobilisé. Par Flaubert déjà cité ou par Léon Bloy, féroce, qui note : Le vrai Bourgeois, c’est-à-dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très-petit nombre de formules.

Celui-là a en effet grand besoin de cet instrument moderne qu'est un dictionnaire.

* Denis Saint- Amand, Le Dictionnaire détourné, Presses Universitaires de Rennes, 2013, 286 p.

R.S-M.

 

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