De l’économie familiale à l’économie de marché: Le peuple tunisien est-il sérieux ?

serieux

Par Khalil Zamiti

 

Un monde social n’en finit pas de partir et un autre univers tarde à venir. Telle est l’ambivalence de la temporalité où perdure la transition bloquée. À la faveur de l’ample ambiguïté surgit et rugit l’ainsi nommée islamisation de la « musulmanité ». Le champ de l’investigation fournit l’illustration de pareille problématisation.

Le 5 décembre, dans le gouvernorat de Gafsa, notre équipe de recherche appliquée mène l’enquête parmi trois groupes de parenté appelés Souahlia, Gnaïchia et Rkaïwia. Ils comprennent 424 personnes. L’objet de l’étude porte sur la réhabilitation du périmètre irrigué où les pratiques anarchiques ajoutent leur effet dévastateur à la vétusté.

Dans la délégation de sidi Aïch et au lieu-dit Amaïmia, le patriarche Amor Ben Taïeb Saïdia répond à mes questions du haut de ses quatre-vingts ans : «Il n’est pas vrai qu’avant Bourguiba la femme ne sortait pas. Chez nous elle a toujours travaillé dans les champs. La vieille (son épouse) travaille plus que moi.

Tu les vois cueillir les pistaches quand l’homme boit le thé sous l’olivier. La main-d’œuvre est chère. L’ouvrier veut dix dinars par jour. Alors pour cette raison, et par habitude, nous préférons travailler avec nos mains.

Ici, la plupart cueillent eux-mêmes les olives, les amandes et les pistaches. Ils traient les vaches et répandent un peu du fumier sous chaque arbre.

S’il fallait payer des ouvriers pour accomplir tous ces travaux nous ne pourrions pas continuer.

Pour éviter de mettre nos poches à contribution, nous n’achetons pas le fumier. Nous le ramassons par-ci par-là. Notre plus grand problème est le manque d’eau. Nous n’avons pas d’eau potable et nous buvons l’eau d’irrigation. Elle n’est pas bonne à boire, mais que faire ? Celui qui a soif n’a pas le choix. En outre, les canalisations doivent être changées. Elles sont devenues des passoires avec les innombrables picages anarchiques. Chacun fait un trou et vole tout le monde au lieu de payer l’eau. Il n’y a plus ni peur de Dieu, ni respect des autres.

Avant, nous vivions par le soutien les uns des autres et aucun n’osait provoquer le courroux de la tribu. Aujourd’hui le peuple tunisien n’est plus sérieux. La tricherie s’est enracinée en lui. Chacun ne pense qu’à lui-même.»

 

Si tout le monde volait

Le tricheur ne songe guère aux conséquences de son acte au cas où tous tricheraient. Kant cite, parmi ses quatre principes catégoriques, celui-ci : «Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle». Qu’adviendrait-il si tous accomplissaient ce que je m’apprête à commettre ?

Une fois mes questions posées, mon interviewé inverse les rôles, passe à l’offensive et achève son interrogatoire par une ultime interrogation : «Dans quelle communauté avez-vous pris femme ?» À ma réponse, une lueur brille dans ses yeux, de son bras gauche il me serre contre lui et dit aux paysans réunis, tous des Hammamis : «Mais il est des nôtres !»

Le «combattant suprême» libéra la Tunisie et l’émancipa, mais la tribu est toujours là. Tout au long de la transformation, il n’y a pas de table rase et l’émergence de l’État moderne compose avec les catégories de pensée léguées par l’ancienne société. Ainsi le recours obligé au travail non-payé relève de «l’habitude» et de la difficulté rencontrée sur la voie du salariat.

Cette contribution de l’immémoriale économie familiale à la survie dans l’économie de marché délimite un lieu où sévit la transition bloquée.

L’ancienne société n’en finit pas de mourir et la nouvelle tarde à généraliser une manière d’exister. De là provient le désarroi greffé sur la double rubrique de la structure économique. La Révolution dévoila notre façon de nous asseoir entre deux chaises.

 

Ni communautarisme ni civisme

La dissolution de la tribu abolit ses lois et la remise en question du système totalitaire inaugure la société sans État. Partout brille par son absence un mécanisme de régulation. À Gafsa, la recherche concrète indique cela. Un réseau d’irrigation conçu pour desservir huit paysans, effectif limité, vacille sous l’effet de la ruée. La peur de l’État peine à occuper les territoires abandonnés par la peur de Dieu. L’ambiguïté cavale sur l’économie de marché articulée à l’économie familiale. À l’instar de la plupart, Am Amor voit l’un de ses fils demeurer travailler, sans rétribution, avec lui, car ni le secteur phosphatier, ni le tourisme saisonnier, ni les études achevées ne lui offrirent un débouché. La paysannerie parcellaire offre l’ultime refuge opposé au vagabondage et à la misère. Cependant, assoiffés de citadinité, les jeunes préfèrent déserter les champs gérés par les derniers des Mohicans.

Adieu la cueillette des olives, une vraie corvée, bonjour les cents pas sur l’avenue Bourguiba, quitte à écouler ce bric-à-brac venu de Chine après sa transition par une Libye devenue le carrefour des activités clandestines. Les jeunes fuient l’économie familiale, suivent des études et débouchent sur le vide.

Approuvé, à l’unanimité, par les aînés présents à la réunion de sensibilisation, Am Amor dénonce la transformation sociétale et la juge d’un mot fameux : «Le peuple tunisien n’est pas sérieux.»

 

Marchez sur la terre

Ce verdict n’a rien d’exact, mais les tribulations tragi-comiques du personnel politique semblent corroborer la drôle d’idée. La débâcle économique et sécuritaire baigne dans l’ambiance entretenue par la transition bloquée. Elle désigne la manière dont les hommes s’organisent entre eux pour agir sur le milieu. La formulation coranique de cette problématique fut ainsi énoncée : «Sirou fil ardh», l’injonction cligne vers la mise en relation des hommes avec la terre des hommes.

Dans le jargon savant, ces deux axes fondent «le phénomène social total». Voilà pourquoi le même radeau où les équipes de recherche engagent le cartographe, le pédologue, l’agroéconomiste et l’hydraulicien, le sociologue n’est pas toujours tout à fait de trop.

Pour cette raison c’est la société globale et sa transformation dont l’élucidation demeure le chaînon manquant parmi les débats de l’Assemblé nationale, des médias ou de l’agora. Certes, n’en déplaise à l’homme du 18 juin, les Français ne sont pas des veaux. Mais il serait pour le moins approprié de prendre au sérieux ce mot : «Le peuple tunisien n’est plus sérieux». Témoin de la transformation, le patriarche part d’une observation, mais, eu égard à la rigueur, il dérape vers une bifurcation. Une conjoncture spécifique ne saurait suffire à définir l’avenir de la trajectoire historique. L’itinéraire et la voix de Mandela déploient la meilleure illustration de cela. Ni la Tunisie, ni aucun autre pays ne sont condamnés à la gabegie. Mais sans la vue d’ensemble et le surplomb de la société globale, maintenant désorientée par sa transition bloquée, l’investigation focalisée sur les secteurs politique, économique ou sécuritaire, envisagés de manière isolée, ne saurait contribuer à expliquer pourquoi les nahdhaouis atteignent les hauteurs de l’État et trouvent un écho parmi les franges de la population imprégnée de religiosité, legs de l’ancienne société. Cela quand bien même le sacré outrepasse les adages de l’héritage.

 

L’idéal salarial

Cette analyse afférente au rapport construit entre la structure sociale et le style de l’autorité commence avec le constat d’un procès partout observé. Car si la campagne maximalise la visibilité de ce rapport, les quartiers périurbains, très peuplés attestent la ruralisation des cités. Au ras des pâquerettes la transition bloquée donne à voir une société où, toutes choses égales par ailleurs, la brusque substitution du travail salarié au labeur non-payé mènerait la paysannerie parcellaire de la mise en difficulté à la mise à mort. Ainsi paraît piégée, de toutes parts, la généralisation de l’accès à la modernisation signalisée par l’assomption de la démocratisation. La réislamisation à coups de bâton, le retour aux habous et les finances islamiques parachèvent ce bouquet où fleurit la grande ambiguïté.

 

 

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