BLOC-NOTES Par Sami Mahbouli

 

 

 

Il est heureux de constater que la présidence de la République n’est pas seulement peuplée de revanchards et de bras cassés mais également d’hommes de grande valeur tels que Aziz Krichene ; en qualifiant le « Livre noir » de grosse erreur politique, nonobstant son statut de conseiller à la Présidence, il prouve qu’avoir le courage de ses convictions a encore un sens dans ce pays. On aurait tant souhaité qu’il joigne le geste à la parole en jetant sa démission à la figure de son employeur.

Cela n’aurait pas manqué de panache surtout si le Conseiller Krichene souhaite se dissocier du naufrage moral dans lequel s’enfonce l’institution à laquelle il continue d’appartenir. Je reste profondément persuadé qu’aucun « honnête homme » au sens du « siècle des lumières » ne peut tolérer que l’honneur de centaines de personnes, et derrière eux autant de familles, soit jeté en pâture sans preuves et avant même qu’ils puissent répondre aux accusations contenues dans cette souillure qu’on désigne pompeusement « le livre noir ».

Autre circonstance aggravante : en feuilletant cette repoussante serpillière littéraire, on se rend vite compte que ses auteurs ont pris soin de l’expurger de tous leurs amis et bienfaiteurs mouillés jusqu’à la moelle avec l’ancien régime ; la transparence a des limites que nos obscurs scribouillards se gardent bien de transgresser.

Au lieu de traquer le petit journaliste pris en flagrant délit de cirage des pompes de Ben Ali ou de dresser la liste de ses thuriféraires, la présidence de la République se serait grandie en s’attaquant aux véritables scandales de l’ère passée comme ceux  liés à l’activité de la CAREPP ou de la Commission supérieure des marchés ; les enjeux et la taille des abus commis au sein de ses instances sont, à coup sûr,  infiniment plus importants que ceux avec lesquels on cherche à distraire notre attention.  De fait, mon principal reproche au «torchon noir» est de nous prendre pour des tarés congénitaux auxquels on peut tout faire gober.

Il n’aura pas fallu à l’Égypte plus de 4 mois pour se doter d’une nouvelle constitution ; rien qu’en cela le scénario égyptien a de quoi nous séduire ; en effet, après plus de deux ans, nos laborieux élus n’ont été capables que de nous pondre un brouillon en se gardant bien de prendre le moindre engagement quant à la remise de la copie finale. Pourtant, la République s’est jusqu’ici montrée généreuse en tirant la plupart d’entre eux de l’anonymat et en leur servant de grasses rémunérations.

En retour, nous pouvions espérer une productivité accrue et plus de cœur à l’ouvrage. Il est vrai que les statistiques sont contre nous : seuls 5% des Tunisiens aiment leur travail, un taux qui doit se vérifier dans l’hémicycle de tire-au-flanc qui ont émergé des urnes. A leur décharge, reconnaissons que nos partis ne font pas mieux : en 5 mois, ils n’ont pas su s’accorder sur le nom d’un chef du gouvernement et rien ne permet d’affirmer qu’ils y parviennent un jour. Il n’y a donc pas que dans nos usines que la productivité baisse puisque, de toute évidence, toutes les forces vives de ce pays participent à cet effort d’affaissement général. La prolifération des cafés et la disparition symétrique des librairies laissent entrevoir le brillant avenir qui nous attend ; à cet égard, la Constitution ayant pour vocation de traduire les aspirations de notre peuple, il faudrait sérieusement songer à y inscrire le «  droit à la paresse intellectuelle ».

Par Sami Mahbouli

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