Le sacré et le profane

En Tunisie, la transition de l’ancienne société à la modernité, processus toujours en cours, déploie un continent de recherche à la fois passionnant et encore si peu analysé. Pourtant l’exploration de la transformation a partie liée avec la connaissance du présent, qu’elle est donc l’une des raisons peut-être cachées derrière cet abandon ? Dès l’instant où l’écran de l’ordinateur tend à occuper les territoires évacués par le terrain classique de l’enquêteur, les commentateurs prennent la place d’anciens et de nouveaux découvreurs.

Aujourd’hui, un combat titanesque tantôt violent, tantôt feutré, oppose les tenants d’un monde social régi par la religion aux partisans de la sécularisation.

A l’origine était la mosquée
Or, jadis, les paysans-pêcheurs de Ghar el Melh déposaient l’objet trouvé à l’endroit depuis toujours connu de tous, au seuil de la mosquée. Du minaret, le muezzin annonce la chose rapportée. Ainsi averti, le propriétaire vient récupérer son bien.
Aujourd’hui, avec la modernité pervertie, nul ne ramène le portefeuille ou le portable égarés car, par delà l’espace et le temps mille chenapans viendraient, à vive allure, subtiliser le couffin déclaré par le muezzin.
Parmi le petit groupe villageois de parenté où l’éthique religieuse confortait la solidarité, une coutume restitutive de l’objet trouvé prévalait. Le petit nombre de personnes citoyennes fut au principe de la démocratie athénienne et de sa fondation sur la vertu souveraine. Dans l’année 1965, au moment où je menai l’enquête à Ghar el Melh, une prérogative étatique réussit à semer la grande panique.

Soumission de la mosquée aux lois de l’État
Soudain, la police intervient et prévient. Dorénavant prendra effet l’interdiction formelle de ramener à la mosquée l’objet trouvé. L’unique dépôt légal sera, désormais, le poste policier. Aucun substitut au seul endroit conforme à cette loi ne sera toléré. L’intrusion provoque une vive irritation et les interviewés mentionnent deux raisons à leur indignation. L’une attire l’attention sur l’efficacité infaillible et proverbiale de leur procédure immémoriale quant à l’autre, elle porte l’accent sur une conviction. La confiance règne dans le champ communiel de la croyance et le policier baigne au fin fond du suspect. Pour tous, l’objet rapporté risque de ne plus jamais suivre la filière dirigée vers son propriétaire.
L’appréciation commune prospère à tort ou à raison. Mais déjà là, au ras de pâquerettes, bruisse l’insurrection de la religion contre la sécularisation. Apôtre de “l’esprit objectif” Hegel verrait, à Ghar el Melh, une lutte engagée entre l’universel et le particulier. Car l’État moderne édifie son autorité centrale sur la dissolution des autonomies groupales. Selon Bourguiba, les tribus devaient quitter le siège où viendrait camper le monde social avec pour seuls acteurs l’individu et l’État.
Rejetons de Ghar el Melh, nous continuons à cultiver la bipolarisation.

Rétrospective et prospective
L’immémoriale confrontation du profane au sacral source l’opposition du salafisme au modernisme. Ainsi, la rétrospective éclaire le présent et inspire la rétrospective. Pour la direction du prochain gouvernement, les uns proposent Hamadi Jebali et les autres paraissent épris de Mokhtar Trifi. Fidèle à d’anciennes idées, l’islamiste, pareil à Seifeddine Errayes ou Seif Allah Ben Hassine, aspire au retour de la femme voilée.
Ces noms flanqués d’un « seif » ont à voir avec Sejnane où le sabre métallique cherche à ré-islamiser le couple non conforme à l’optique charaïque. Si Molière m’était conté, l’Émir dirait « cachez-moi ces seins que je ne saurais voir ! ». Le moderniste, lui, semblable à Mokhtar Trifi, vomit le voile et souhaite ne plus jamais le voir quitter la poubelle de l’histoire.
Pour cette raison, Chokri Belaïd retrouve du charme à Bourguiba, nonobstant son look dictatorial et Hassan Ben Brik tire à boulet rouge sur « le combattant suprême », ce renégat d’où vient tout le mal occidental. Retiré par le timonier de l’Indépendance, le voile étend à l’espace public le mur de pierres et de briques. Par son geste inaugural, Bourguiba déplace une ligne tracée entre le visible et l’occulté.
La mort aux trousses
Si le grain bourguibien ne meurt plus, rien n’empêchera l’œil de regarder la beauté arpenter les rues de la cité. Mais face aux partisans de l’État civil, Ansar Acharia ne désarment pas. Le 30 octobre Hamadi Jebali dénonce la tendance à l’exclusion d’Ennahdha au seuil de la prochaine gouvernance et à l’instant même, le kamikaze de Sousse remet les pendules à l’heure de la mort aux trousses. Avec ce profil bicéphale, nous sommes les héritiers d’une bipartition observée à Ghar el Melh entre le profane et le sacré.

Khalil Zamiti

 

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