De la médina aux manazehs

Ce neuf novembre, au matin, une dame aux allures furtives et à la démarche féline dépose deux sachets d’ordures non loin du lieu où je bavarde avec ma voisine. Sans la moindre hésitation, et d’un même élan d’indignation, nous la rejoignons. Pas si aisée à mener en bateau mon accompagnatrice, une militante fidèle aux sit-in de la Kasba et du Bardo, engage la discussion sur un ton nimbé de gravité mais dénué d’agressivité: 

– « Hé toi, ya mra que fais-tu là ? »

– « Khobza. Je n’y peux rien. Plus d’une fois j’ai demandé à mes employeurs d’emporter les sachets dans leur voiture et de les déposer là où les ramasse la municipalité. Ils font la sourde oreille et si j’insiste, je vais jouer avec mon gagne pain. Combien dois-je marcher à pieds pour m’éloigner d’ici ? ».

Avec la multiplication de ces pratiques attentatoires à la salubrité publique sur les hauts d’El Manar et des manazehs semi-huppés, la puanteur substitue son relent nauséabond au parfum des beaux jardins.

Voici à peine six décennies, la médina ignorait ce genre de calamité sans cesse réactivé au gré des journées. Un chariot tracté à la force des poignets sillonnait les ruelles de l’espace habité. L’homme, toujours le même, prélevait au passage régulier le contenu des poubelles déposées.

 

Eau et lait sans plastique

Muni de son outre de peau caprine et à l’intérieur enduit de goudron paraît-il désinfectant, le garbagi la remplit à la fontaine publique et vend l’eau de boisson aux maisons. L’après-midi, le marchand de lait frais renouvelle son appel et aussitôt chaque intéressé dévale son escalier.

Il garnit la casserole, reçoit l’obole et revient demain. Aucune bouteille jetée n’ajoute son plastique à celui des sachets aussitôt éventrés par les griffes acérées de chats aux aguets.

Caste employeuse et classe laborieuse.

Dès la nuit tombée, les chiens errants attaquent les os trop durs pour les mâchoires de leurs ennemis jurés. Pour les emplettes, le couffin suffit à colporter le morceau d’agneau, le pain, les petits pois, les carottes et les blettes. Par delà l’espace et le temps, leur fraicheur trahie par l’odeur de la terre lance un regard accusateur vers les tomates pourries encore proposées aux clients sur les étals de nos Monoprix. Les effluves pestilentielles hantent les recoins des quartiers résidentiels. Mis au parfum de l’entretien mi-figue mi-raisin, des collègues importunés par les sachets déposés devant leur demeure infligent un démenti au propos tenu par notre dame, disculpent la caste employeuse et rejettent la responsabilité sur l’initiative de la classe laborieuse. Dans l’une et l’autre hypothèses du nouveau tribalisme, aux prises de position véridiques ou mensongères, le même résultat empeste l’atmosphère.

 

De la communauté  à la société

Est-ce le prix consenti par l’implosion de la démographie ? En l’espace de six décennies, la population de la Tunisie passe de trois millions à onze et demi environ. Le même effet de sens relierait, alors, les noyés de l’émigration, l’urbanisation des campagnes, la ruralisation des villes et la tiers mondisation de l’Occident. 

Mais la masse quantitative interfère avec les dispositions subjectives. Jadis, les quartiers de la médina logeaient des groupes de localité cimentés par une espèce de solidarité. Les rapports établis entre les quartiers canalisaient l’hostilité.

Dans ces conditions, la convivialité interne limitait l’expression de l’incivilité. Le regard collectif surveillait le chemin suivi par chacun.

 

“La inhebbek la nosbor alik”

Le passage de la communauté groupale à l’anonymat de la société globale érode le socle de la morale ancestrale. Raison des odeurs pestilentielles, nos ordures d’El Manar donnent à voir la projection, sur le sol, d’une écriture commise, à l’échelle mondiale, par la grande histoire. Celle-ci définit la transition de l’univers coutumier à la modernité. A la faveur de l’ambiguïté liée à cette bipolarité fuse l’opposition des salafistes aux modernistes. Maintes investigations demeurent à engager sur le champ de cette ample transformation où deux chiens de faïence rompent le silence aux audiences du tribunal et à l’Assemblée nationale.

Manifestations progressistes et contre-manifestations théistes prolongent, dans l’agora, les discussions éternisées au sein des institutions plus ou moins délégitimées.

Citons l’un de ces terrains de prospection à étudier. Sourire aux lèvres et visage épanoui, une belle jeune fille téléphone à je ne sais qui. Les regards sévères trahissent la colère. Insurgés contre l’émancipation féminine et ses nouveaux moyens d’action mis au service de l’authentique révolution, les inquisiteurs soupçonnent le diable d’avoir inspiré l’invention du portable. Cependant, la damnation de l’image élude la condamnation de l’usage. Lors de la récente opération menée aux abords de Kebili, la Garde nationale et l’Armée découvrent trente portables abandonnés par les djihadistes attaqués. Les tenants de la référence au coutumier ne sauraient snober l’outillage estampillé au sceau de la modernité. La inhebbek la nosbor alik.

Par Khalil Zamiti         

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