BLOC-NOTES

Les Libyens disent merci à qui ? Merci Sarkozy. Grâce à sa formidable intervention militaire, leur pays est en passe de devenir une seconde Somalie. Entre un despote excentrique et le chaos, on peut comprendre que les Libyens soient, aujourd’hui, saisis d’un léger doute. Je suis de ceux qui ont exprimé rapidement des réserves sur une intervention militaire voulue par un philosophe pro-sioniste à chemise blanche ; allez savoir pourquoi j’ai toujours eu du mal à voir en Bernard-Henry Lévy un libérateur des peuples arabes ; sa cécité intégrale face au sort infligé, depuis 1948, par ses amis israéliens au peuple palestinien y est sûrement pour quelque chose. Une chose est certaine : Le bourbier qu’a installé Sarkozy à nos frontières risque de peser durablement sur la stabilité d’une Tunisie déjà en proie au « démon numide ». Alors que nous comptions sur une Libye prospère et paisible pour renforcer notre coopération économique et trouver un exutoire à nos sans-emplois, nous voilà aux prises avec un État à la dérive, exportateur net de désordre et de tensions.

 

Pourquoi s’étonner que des sangliers se promènent dans les quartiers de la capitale quand on sait qu’elle ressemble de plus en plus à une « porcherie ». Les immondices qui s’entassent à chaque coin de rue font tellement partie de notre décor quotidien qu’une sorte de résignation nous gagne peu à peu. Dans dix ans, quand on demandera à un Tunisien quel souvenir garde-t-il de la Révolution, il se peut qu’il réponde : la cherté et la saleté. Peut-on, pour autant, nier que la liberté et la dignité ont triomphé ? Je ne suis pas sûr que pour le chômeur de Kasserine, qui n’a eu jusqu’ici que la liberté de vivre dignement sa misère, le moindre soupçon de triomphe soit perceptible. Si cela peut consoler l’infortuné chômeur de Kasserine, j’aimerais souligner que même pour l’avocat aisé de Tunis, les progrès de la liberté et de la dignité ne sautent pas aux yeux ; quand pour un simple différend avec un gardien de parking, un défenseur de la veuve et de l’orphelin se retrouve, pendant quatre jours, sous le coup d’une garde à vue dégradante dans la caserne de Bouchoucha et quand les règles élémentaires relatives aux poursuites pénales contre un avocat sont bafouées au vu et au su du Parquet, il faut beaucoup de culot pour parler d’avancée de l’État de Droit. Soyons équitables, pour l’instant, le bilan de la Révolution n’est que catastrophique ; notre espoir : qu’il ne devienne pas apocalyptique.

 

Au lieu de clore cette fichue Constitution, on n’a pas trouvé mieux que d’exhumer un cadavre en putréfaction avancée ; en effet, les « Habous » ont été ensevelis au lendemain de  l’Indépendance par Bourguiba en raison de leur inadaptation à l’économie moderne. Cette institution inspirée de la « Charia » a joué un rôle utile durant des siècles notamment dans l’entretien des « médersas » et des mosquées. La lourdeur de la gestion des biens « awkaf » et la prévarication des « wakils » chargés de les administrer en ont  révélés depuis longtemps les limites. Un ouvrage fort instructif d’un universitaire tunisien, Dr. Chibani Benbelghith, consacré à la situation des « Habous »  en Tunisie entre le milieu du 19e siècle et 1914, met en évidence la décomposition de ce régime et la crise dans laquelle se débattait l’institution qui en était en charge « Jamiat el Awkaf ». Sa lecture pourrait faire réfléchir les initiateurs de la résurgence d’une institution surannée et anachronique. A moins que le but inavoué soit de réintroduire, par touches successives, la « Charia » et ses figures emblématiques ; à ce train là, pourquoi pas instaurer aussi la « Jizya » ?  Rappelons qu’il s’agit d’un impôt de capitation qui pèse sur les non-musulmans, les « Dhimmis »,  en terre d’Islam. Evidemment, l’inconvénient majeur de notre soudaine nostalgie pour la  fiscalité de nos ancêtres serait d’annuler les retombées espérées du nouveau code des investissements ; on voit mal, en effet, des investisseurs, pour la plupart  « Dhimmis »,  être attirés par un pays qui remet au goût du jour certaines pratiques discriminatoires de la « Charia ». Ce n’est pas avec cela qu’on risque de charrier de la croissance…

Par Sami Mahbouli

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