À la gloire du livre dit religieux

La 30e édition de la Foire du livre s’est déroulée dans la continuité de la session précédente : livres religieux et littérature salafiste à gogo. Seule différence cette année : une affluence très faible, obligeant les organisateurs à prolonger la durée de l’évènement de deux jours supplémentaires.livre mohamed Hassan

«S’il n’y avait pas eu l’affluence des salafistes, nous aurions eu de grosses pertes financières lors de cette édition  »,  affirme un exposant tunisien vendant des livres religieux dans le stand de la Maison de Kairouan pour le livre. « Cette année, il n’y a pas eu beaucoup de visiteurs, sauf pendant le week-end », poursuit-il. A vrai dire, à se promener dans la foire, on remarque qu’elle est moins fréquentée que d’habitude. Les halls étaient peu chargés de monde, on s’y baladait aisément. En outre, il n’était pas rare de rencontrer  des stands vides, un peu partout. Pourtant à croire les organisateurs de la foire, il y a eu une augmentation, dans le nombre d’exposants, durant cette session, de 23%.

Littérature salafiste à volonté
Le désenchantement se sentait partout, à part dans les stands des livres religieux, où la clientèle, essentiellement salafiste, était venue en grand nombre s’approvisionner à des prix très alléchants. En effet, il était possible de se procurer des ouvrages de hadith, d’exégèse, de fiqh à des sommes de 5, 7, 10 et 15 dinars. Il y avait l’embarras du choix ! Toute la littérature salafiste était présente, notamment les livres des auteurs les plus lus par la mouvance, comme Ibn Baz, Ibn Outheimin, Mohamed Hassan, Aidh Al Korani, Ibn Al Kaïm, Ibn Khethir, Ibn Taymiya, Mohamed Abdelwaheb, Al Albani et Sayyed Kotb. Il est vrai que les titres qui incitent explicitement au djihad, ont disparu de la foire, contrairement à la session précédente, suite aux vifs critiques de la part des médias et de la société civile, mais n’empêche que l’essentiel de la littérature salafiste, fondamentaliste, était là. On retrouvait les mêmes ouvrages qui sont exposés, d’habitude, devant la mosquée El Fath (fief des salafistes) ou dans les tentes de prédication d’Ansar Achariâa. C’est d’autant plus étonnant  que le pays est actuellement en guerre ouverte contre le terrorisme. A quoi sert alors de mener une lutte contre ce péril, si on laisse passer la littérature qui l’alimente et facilite l’endoctrinement et le lavage de cerveau de ses adeptes !   
La clientèle de ces titres est formée essentiellement de jeunes et de femmes. Les premiers viennent chercher des ouvrages bien précis qu’on leur a recommandés, comme « les évènements de la fin et la  fin du monde » de Mohamed Hassan, les deuxièmes sont en quête surtout de livres pour les aider à éduquer leurs enfants selon les règles islamiques. D’ailleurs, la littérature pour enfants est aussi abondante : des  livres pour apprendre à bien réciter le Coran, des livres de dogme, de morale d’apprentissage des piliers de l’Islam, des contes tirés des histoires des Envoyés de Dieu et des compagnons du Prophète. Le tout illustré souvent par des images colorées, histoire d’attirer les parents et les enfants et d’éloigner le doute sur l’effet nocif de ces titres sur les têtes des chérubins.
Pour justifier ce manque de contrôle sur les ouvrages exposés, les organisateurs évoquent toujours le principe sacro-saint de « refus de la censure ». Kamel Gaha, le directeur de la Foire n’a pas hésité, lors de la conférence de presse à annoncer l’évènement, à déclarer « qu’il est impensable d’interdire des livres sur la base d’appartenance idéologique ou religieuse ». Cela signifie-t-il donc d’autoriser la littérature fondamentaliste et violente ? On a noté que des livres qui étaient interdits d’accès durant la session précédente, comme Ma’alim fi tarîq (Jalons sur la route) de Sayyid Kotb qui est considéré comme la « constitution secrète des groupes islamistes » a été autorisé lors de cette 30e édition. Ce livre qui est aussi la bible des salafistes djihadistes, figurait en bonne place dans un des stands. On se rappelle que l’an dernier, plusieurs jeunes de la mouvance le cherchaient dans la foire, mais en vain.Littérature pour enfant

Faible affluence
Il n’était donc pas étonnant, vu cette abondance dans l’offre, de voir une si grande affluence sur le livre religieux. D’ailleurs, un exposant d’une maison d’édition syrienne a lancé : « Nous n’avons pas de problèmes de vente, car nous sommes spécialisés dans des livres de Coran et de hadith ! ». Cherchant un peu à voir, le type de titres religieux qui se vendent le plus, nous avons été informés par certains participants à la Foire qu’il s’agit de : « Fiqh de la Sunnah », « Début et fin » d’Ibn Khathir, « Sahih Muslim »,  « Riadh Assalihin, « l’Exégèse d’Ibn Khathir », « Sahih Al Boukhari », « Al Mouataâ » de l’Imam Malek… « Chaque année nous vendons pratiquement les mêmes titres, les classiques. Il est vrai qu’il y a une faible affluence durant cette édition, mais cela nous n’empêchera pas de revenir l’année prochaine», affirme un exposant égyptien.
Selon les participants à la foire, les raisons de cette faible affluence peuvent être expliquées  par le contexte général du pays, lequel plonge dans une grave crise politique, doublée de la propagation des actes terroristes, un peu partout.
D’autres estiment que « les bourses des Tunisiens ont été lourdement affectées par la succession des dépenses : Ramadhan, Aid, rentrée scolaire, ce qui ne leur a pas laissé assez de budget pour acheter des livres », note un exposant tunisien. « Déjà, que les Tunisiens ne lisent plus comme avant, il faudra aussi leur ajouter un environnement général, politique et économique, qui n’aide pas à penser à autre chose », lance un autre.
Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que la Foire qui est presque passée inaperçue dans la foulée des évènements qui secouent la Tunisie actuellement : dialogue national, terrorisme…Le manque de publicité n’a pas favorisé les choses.
Résultat : certains ont qualifié cette édition de « fiasco », d’autres avaient tendance à relativiser : « L’essentiel est que la foire s’est tenue malgré tout. Ce n’était pas évident dans des conditions pareils », souligne Mohamed El May, directeur du journal « Al Wakaiya » (les Evénements).

Hanène Zbiss

                              

 

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