Des hommes à bâton aux hommes sans bâton

chiens copieLa notion de société protectrice des animaux naît avec la modernité. Voici à peine six décennies au cas où je noie mes chiots non désirés dans le sceau plein d’eau, l’indigné me dit «hram alik». La religion occupait les territoires pas encore tout à fait conquis par le droit, même de nos jours. À Maâmoura, pour forcer la marche de l’âne rétif un bâton pointu remue la plaie ouverte sur le cou. Un mot, d’usage courant, désigne cette façon : yenkhess. La pratique ne choquait nul être, tout comme si la bête était faite pour obéir au maître. Au siècle de Périclès, modèle démocratique s’il en est, le sage légitimait ainsi l’esclavage. Hélas ! Pour le plus grand des philosophes et le précurseur de la sociologie, les représentations changent avec le temps. Maintenant, une ample transformation culturelle et civilisationnelle atrophie la ruralité au profit de l’urbanité. Ce passage d’un monde social à l’autre modifie, plus ou moins, le rapport construit entre le genre canin et l’univers humain.

 

La pendaison du voleur

À Menzel Bou Zelfa, une haie de cactus épineux clôture les parcelles et sert à délimiter les vergers. Le chien voleur de poulets trouve un passage et le réutilise à maintes reprises. Excédé par la perte renouvelée de ses gallinacés, le paysan suit la trace, découvre la faille et y place un fil métallique sous forme de nœud coulant. Lors de la chasse, j’assiste à l’horrible manège des pris au piège. Une fois la tête engagée dans le trou, le cercle bute sur le poitrail, glisse et serre le cou. Plus le chien essaye de tirer vers l’arrière ou vers l’avant plus il accentue l’effet létal de la pendaison.

Face congestionnée, langue pendante, bave coulante et yeux rougis, la bête consciente, angoissée, halète. Au cœur de la cité, je n’ai jamais assisté à pareille férocité. Les regards seraient, peut-être, au principe de l’écart. Mais bien d’autres champs d’exploration illustrent la transformation. Je l’ai appris à mes dépens. Voilà deux semaines, tout près de chez moi, je passe devant le numéro 3 de la rue Cadix. Deux chiens, fous de rage, aboient, bondissent et heurtent la porte soudain ouverte. L’un des molosses happe la partie avant de mon soulier, transperce le cuir et ensanglante mon pied. Un bâton aurait suffi à me protéger. Mais ici, à El Manar, seuls quelques vieillards, mal conservés, colportent une canne pour ne pas chuter.

 

La mort du chien

Après un déluge d’excuses, le voisin et ami me dit : «mon fils a oublié de bien fermer. D’habitude ils sont gentils». Ce lien privilégié atteint parfois les plus hauts sommets de la solidarité. C’était à l’occasion d’une étude menée sur les retenues collinaires avec deux coéquipiers, Michel Bruwels, l’expert en génie rural et Bernard Duhem, l’agroéconomiste. Lors d’une réunion tenue avec un groupe de paysans, l’un d’entre eux, silencieux, l’air malheureux et les yeux hagards demeure à l’écart des bavards. Je m’avance vers lui, le convie à esquisser quelques pas et lui demande la raison de son désarroi. Ici, où la doxa communautaire barre le quant-à-soi, l’indiscrétion n’existe pas.

Touché par l’intérêt porté à son état, ce père meurtri me confie ceci : «mon fils âgé d’à peine seize ans est parti depuis plus de vingt jours. Nous ne savons ni où il est, ni ce qu’il est devenu. Sa mère, ses sœurs et sa grand-mère ne cessent de pleurer. Avant de s’en aller, il a demandé à l’un de ses amis de nous avertir le lendemain de son départ et de nous dire pourquoi il ne pouvait plus rester ici.

Entre lui et son “tarouss” (chien de chasse), il y avait un lien très fort. Ils ne se quittaient jamais. Là où se trouve l’un se trouve l’autre. Il dort sur son lit. Dès le début de la nuit, il glisse dans l’eau du lac, plonge, attrape un canard et le lui ramène. Il ne le rapporte jamais à quelqu’un d’autre. La viande est chère, mais, pour nous, chaque jour est une «oualima» (festin). Un camion l’a écrasé sur la route. L’enfant est resté deux jours sans rien prendre. Il ne dormait plus. Son ami nous a dit qu’il ne pouvait plus rester là où chaque endroit lui rappelle ce chien. Il serait peut-être parti à Tunis d’après son ami. Nous avons peur pour lui, car il n’est jamais sorti d’ici.»

 

Le ressentiment et la Révolution

À l’audition de ce témoignage, un collègue me dit : «tout ça pour un chien !» La stigmatisation de l’animal atteste la transformation de la relation établie avec lui, mais la mort du «tarouss» bien aimé remet en question la propension à la simplification.

Les hommes de la terre nourricière savent ce que sentir veut dire. Entre l’immolation allumeuse de la Révolution et la désolation de l’enfant par la mort brusque de son inséparable compagnon, l’insupportable sentiment jette un pont.

Dans les vergers de Menzel bou Zelfa ou à Mâmoura, le droit de l’animal n’existe pas. Mais à Jédélienne où la mort du chien brise le cœur du fugueur, l’amour de la bête surplombe tous les droits. En matière de bonnes manières, le présent citadin et le passé paysan interfèrent. Il n’y a guère d’évolution orientée, monolithique et linéaire. Jadis, le chien levait la perdrix ou bien veillait au grain. Plutôt makrouh, mal aimé au plan de la religion, il ne pouvait se donner à voir pour l’animal de compagnie. Maintenant un shampoing lave les caniches, les pékinois et les chiwawas. Dans leur tombe, les ancêtres, étonnés ou même scandalisés, doivent se retourner. La transformation de l’humain modifie la perception du chien. 

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