Trop peu, trop tard !

Une récente décision de la présidence de la République vient d’annoncer l’instauration d’une zone tampon à caractère militaire, au niveau des frontières sud, qui couvrirait quasiment toute la région limitrophe avec la Libye et une partie de la frontière algérienne (voir carte). Cette décision émanerait d’un souci de surveiller les entrées de marchandises et de personnes suspectes. Le communiqué du ministre de la Défense, Rachid Sabbagh, en date du 30 août dernier, relayé par son porte-parole, justifie cette décision : «La nécessité de la création de ces zones a été dictée par la situation actuelle afin de combattre toutes les menaces pesant sur la Tunisie», en particulier «le trafic d'armes» et le «terrorisme». Cette mesure aura pour durée une année. «Toute personne souhaitant se rendre dans ces zones devra obtenir des autorisations spéciales» (TAP.)

 

Quels sont les dessous de cette décision, et pourquoi, alors qu’elle est lourde de conséquences, la prendre maintenant ?

 

Le contexte d’une décision

Le terrorisme sévit en Tunisie — et d’une façon spectaculaire — depuis la fin 2012 jusqu’à maintenant. Cette réalité, assez amère d’ailleurs, vient d’être corroborée par la dernière déclaration d’Aymen Dhawahri, chef d’Al-Qaïda, annonçant que la Tunisie est désormais une terre de djihad. Cela vient après la promulgation d’une décision gouvernementale considérant le groupe Ansar al Charia comme terroriste, ses membres étant désormais traqués et poursuivis. Les deux derniers assassinats de Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi ont été exécutés par les membres de ce groupe, c’est ce qui vient de ressortir des enquêtes et des aveux même des membres détenus et impliqués. Aussi, la circulation des armes, les entrepôts découverts à Medenine, Daouar Hicher, et El Ouardia laissent présager la formation d’une véritable structure terroriste avec un commandement, une hiérarchie, des camps d’entraînement et une logistique d’approvisionnement en armes qui viendrait essentiellement de Libye. L’allégeance idéologique du groupe d’Ansar al Charia à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) ne fait pas de doute, puisque Seifallah Ben Hassine (dit Abou Iyadh) son porte-parole, l’affirme sans ambage. Après la réussite des opérations militaires françaises au Mali, la traque des djihadistes est engagée. Bon nombre d’entre eux trouvèrent refuge dans la zone frontalière tuniso-algérienne, d’autres vers la Libye, car il leur fallait trouver des espaces étendus et montagneux.

Les récents événements de Djebel Chaambi et la concentration des groupes djihadistes dans la zone frontalière montagneuse tuniso-algérienne, a généré une traque qui a coûté jusqu’à présent la vie à quinze militaires tunisiens, sans parler des blessés mutilés en raison de l’usage de mines antipersonnel et antichars. Ces groupes viennent tout bonnement de déclarer la guerre à l’État tunisien et c’était une chose attendue.

 

Pourquoi cette décision est-elle survenue maintenant ?

On oublie, ou presque, que l’Algérie avait procédé depuis le 10 juin à l’instauration de vingt nouvelles zones de restrictions militaires à la frontière tuniso-algérienne, et ce, de concert avec les autorités tunisiennes. Cette fermeté vise à empêcher les intrusions des terroristes et des contrebandiers, selon  le journal algérien Al Khabar. Le commandement des armées des deux pays a convenu d’ailleurs et depuis trois semaines, de mettre en œuvre un plan sécuritaire censé sécuriser plus de quatre-vingt points de passages tout au long des frontières qui s’étendent sur 965 km afin de mieux contrôler le trafic entre les deux pays. Cela explique en partie l’engagement de l’armée tunisienne concentrée essentiellement sur la frontière libyenne, car côté algérien, ce flanc est gardé de façon draconienne. Les autorités libyennes peinent à mettre sur pied une armée digne de ce nom et à poster des gardes à la frontière ; un pays avec des frontières immenses (4300 km terrestres et 1770 maritimes) et une armée, une police et des gardes frontière très faible en nombre, peu entrainés et peu équipés. La zone désertique libyenne est devenue, de l'aveu même des autorités, une zone privilégiée pour les trafiquants d'armes venant de Libye. Le ministre libyen des Affaires étrangères, Mohamed Abdelaziz, a déclaré ainsi vouloir «mettre fin au trafic des produits subventionnés, des armes et à la fuite de terroristes à partir de la Libye vers la Tunisie ou le contraire» (TAP.)

La décision n’est donc pas souveraine, elle est dictée par la situation régionale et sous l’impulsion des autorités aussi bien algériennes que libyennes. L’armée tunisienne, relativement faible en nombre et en équipement, avait dès le début du mois d’août opéré une redistribution de ses affectifs pour l’alléger des tâches qui incombent à la police (surveillance de bâtiments et édifices publics, etc.). Cela avait propulsé son action pour se concentrer sur les frontières particulièrement du sud et instaurer ces zones tampons. Mais en fait que signifient ces zones, quelles sont les modalités et la finalité de leurs instauration ?

 

Quelles zones de la Tunisie seront considérées comme militaires ?

L’arrêté présidentiel stipule que les zones frontières tampon sont celles du sud tunisien, région particulièrement désertique. Les délimitations géographiques sont les suivantes :

1 -La ligne reliant Lorzot, Al Borma, la frontière tuniso-libyenne et la frontière tuniso-algérienne jusqu’à Borj El Khadhra;

2- La partie sud-ouest de la zone saharienne de la Tunisie, couvrant la bande avoisinant la frontière algérienne à une profondeur de 30 kilomètres, entre Al Matrouha et Al Borma ;

3- La partie sud-est de la Tunisie avoisinant la frontière libyenne qui comprend les postes frontières de Ras Jédir et Dhéhiba et l’espace s’étalant entre la bande frontière et la route qui en est quasi-parallèle entre Ras Jédir et Lorzot.

Pratiquement, la zone est un triangle dont les sommets sont Al Matrouha à l’ouest, Ras Jédir à l’est et Borj Al Khadhra au sud.

C’est bien la frontière tuniso-libyenne qui est visée au premier chef.

 

Zones militaires, mode d’emploi

Toutes les personnes qui voudraient entrer ou sortir des zones sus-citées, soit pour le travail ou le tourisme, devraient se munir d’une autorisation préalable délivrée par le gouverneur qui a le titre de Préfet de la région. À ce titre, des portières d’entrée et de sortie sont clairement définies : il s’agit de la portière  de Kambout et Al Kamar, (gouvernorat de Tataouine). La deuxième portière est celle de Jbeil qui dépend du gouvernorat de Kébili. Enfin la portière  d’Al Matrouha (Gouvernorat de Tozeur). D’autres portières pourraient éventuellement prendre place et des dispositifs supplémentaires de sécurité et ce au gré de l’évolution de la situation.  L’accès à travers ces points laisse aussi toutes les prérogatives aux agents de police, de la douane et de la Garde nationale d’accomplir pleinement leur travail en fonction de la tâche qui leur incombe selon la loi en vigueur.

Toutefois, Il faut signaler que les agents de douane et de  l’ordre en activité dans la zone, sont soumis au commandement militaire qui assure la coordination de toutes les missions sur le terrain, les patrouilles et déplacements à l’intérieur de la zone.

 

Il en découle pour la liberté de circulation que :

– Toute personne qui se trouve  à l’intérieur de la zone doit se conformer aux ordres qui lui sont intimés afin de s’arrêter ou de se soumettre à la fouille chaque fois que ça lui est demandé par les membres de la patrouille ;

– Les agents chargés du contrôle et de la fouille ou de la perquisition n’ont recours à l’usage des armes que dans deux cas :

•  Au cas où une personne ou un moyen de transport n’obtempère pas à un ordre ou un signal de s’arrêter et qu’il n’y a moyen de les forcer à s’y soumettre que par l’usage des armes après sommation ;

• Au cas où les agents chargés du contrôle, de la fouille et de la perquisition, font l’objet d’une attaque directe ayant pour cible des personnes ou les endroits qu’elles occupent, ou les postes qu'ils sont chargés de garder, ou des personnes qu’ils ont la charge  de protéger. Dans ce cas, le feu est ouvert sans sommation lorsqu’il est impossible de maîtriser autrement l’attaque, ou de l’arrêter.

Une base américaine dans la région ? Pure spéculation !

Sur les pages des réseaux sociaux, des rumeurs relaient l’information sur l’installation d’une base américaine dans les zones tampons érigées récemment et plus précisément à Remada, où se trouve déjà un aérodrome depuis l’époque française. Or, le porte-parole du ministère de la Défense nationale a démenti catégoriquement ces informations et rumeurs.

Et comme pour montrer le bien-fondé de la décision de l’armée d’ériger ces zones tampons, le président Marzouki s’est rendu, le 13 septembre 2013, dans le sud en compagnie du ministre de la Défense Rachid Sabbagh afin de s’enquérir de la situation.

 

La lutte contre la contrebande, une priorité

Nous nous le dirons jamais assez : ce qui est visé est en tout premier lieu c’est la contrebande qui a fait des ravages sur l’économie et la sécurité nationale depuis plus de deux ans !

La fin de la guerre en Libye a fait naître des menaces sécuritaires importantes, dont les armes qui circulent à foison. À maintes reprises des signaux d’alarme ont été lancés afin de prendre les précautions nécessaires et protéger nos frontières. Fin 2011, les armes se vendaient à Tunis même : des 9 mm et même des Kalachnikovs. Or, mis à part quelques patrouilles parsemées ça et là, il faut dire qu’aucune initiative d’envergure ni stratégie ne furent envisagées. Il y eut certes le prétexte que l’armée était plus occupée à assurer la sécurité publique et que ses efforts étaient donc dispersés. Mais devant la menace des armes et l’ébranlement de la sécurité nationale, le choix aurait du être clair !

Ces zones doivent en premier lieu combattre la contrebande qui a augmenté vertigineusement depuis 2011. Les contrebandiers bénéficiaient de complicité à tous les échelons, la preuve en est, que toutes sortes de marchandises sont disponibles sur les marchés parallèles : carburants, cigarettes, électroménager et même des bombes à gaz, voire de la drogue. Aurait-il fallu deux ans pour mettre en place une structure de surveillance alors que le mal est déjà fait et que les armes sont bel et bien entrées et utilisées en Tunisie ? Rappelons ici pour mémoire les différents dépôts d’armes et encore les mines utilisées à Chaambi. On peut se demander comment des camions entiers peuvent traverser, sans contrôle,  la frontière apportant avec eux du fer de construction. La douane, la Garde nationale ne font-elles pas leur travail ? Malgré les saisies qui font l’évènement à la télévision, ce n’est l’arbre qui cache la forêt : l’économie parallèle et la contrebande pèsent selon les experts plus de 110 milliards de dinars (un chiffre astronomique.)

L’armée, avec ses moyens de dissuasion, incorruptible aussi, peut à cet égard jouer un rôle déterminant dans cette guerre contre la contrebande qui a mis à genoux nos entreprises et notre économie nationale. Pour autant, une stratégie et une cellule de crise efficace auraient pu depuis longtemps mettre un terme à cette hémorragie.

La question qui est posée : la Tunisie bénéficie-t-elle d’un quelconque appui (financier et logistique) dans la création de cette zone ? Surtout que l’armée fait en grande partie le travail qui incombe à l’armée libyenne: surveiller ses propres frontières !

Fayçal Cherif

Lire aussi
commentaires
Loading...