Quelle stratégie pour l’opposition ?

Les négociations pour sortir de la crise actuelle arrivent à leur sixième semaine et toujours aucune solution ne semble se profiler. Si Ennahdha reste fidèle à sa démarche, on s’interroge aujourd’hui sur la stratégie de l’opposition. 

Le siège de  l’Union des travailleurs du Maghreb arabe, rue Alain Savary, ne s’est pas vidé toute la semaine dernière et encore cette semaine, recevant tour à tour les représentants de la Troïka et de l’opposition avec les organisations qui chapeautent le dialogue. D’un côté comme de l’autre, les déclarations se multiplient et avec elles les espérances, mais surtout les frustrations. Un temps précieux a été perdu pour la stabilité du pays et pour une économie au bord de la banqueroute.  

Comme d’habitude, Ennahdha tient tout le monde en haleine, soufflant le chaud et le froid, cédant sur certains points de l’initiative de l’UGTT pour changer radicalement de position le lendemain, manœuvrant à n’en plus finir.

 

Aucune concession de la part de la Troïka

Il y a deux semaines, Rached Ghannouchi, le patriarche du mouvement était prêt, lors de son intervention sur Nessma TV, à céder sur la démission du gouvernement actuel et la création d’un autre, composé uniquement de technocrates. Mais deux jours après, Ali Laarayedh, tient une conférence de presse pour exprimer son refus des déclarations de son chef. Et depuis, les leaders d’Ennahdha et de la Troïka, n’arrêtent pas de nous servir le même plat : «oui, pour un gouvernement de technocrates, mais deux mois seulement avant les élections. Entre-temps, le gouvernement Laarayedh continue ses fonctions, avec rétablissement du travail de l’ANC le plus tôt possible.» 

L’UGTT et l’UTICA ont beau multiplier les rounds de négociations mais sans succès. Mieux, la Troïka s’est inscrite dans une campagne de dénigrement systématique de l’opposition et plus spécialement du Front populaire, en l’accusant d’entraver le début du dialogue. Parallèlement, plusieurs tentatives de part et d’autre pour proposer un agenda de sortie de crise sont survenues. Tout d’abord, l’initiative de Néjib Chebbi, qui a accordé un délai d’une semaine aux négociations entre les différents antagonistes pour aboutir à une solution, ensuite celle du juriste, Iyadh Ben Achour, qui a présenté une feuille de route en dix points avec un agenda précis jusqu’à l’organisation des élections. Mais toujours rien. La Troïka campe sur ses positions. Abdelllatif El Mekki, ministre de la Santé, estime, dans une déclaration à Mosaïque FM, qu’elle ne peut plus faire de concessions. 

 

La mobilisation populaire : vers l’essoufflement ?

Du côté de l’opposition, c’est l’attentisme qui règne. Alors qu’elle croyait avoir vaincu Ennahdha par le coup de grâce et que la démission du gouvernement n’était qu’une question de quelques jours, elle vient de se rendre compte que la partie n’est pas encore gagnée et qu’elle est face à un adversaire prêt à aller jusqu’au bout afin de ne pas céder le pouvoir.

Elle a cherché alors à maintenir la pression populaire, en organisant une chaine humaine de manifestants le 31 août dernier et en prolongeant la campagne «Errahil» encore une semaine. Mais que peut-elle faire de plus ? 

Déjà, la mobilisation populaire commence à diminuer. De 500.000 manifestants le 6 août, on est  passé à 30.000 personnes le 24 août et à quelques milliers le 31 août.  La campagne «Errahil» à l’intérieur du pays s’est révélée un fiasco et n’a pas pu attirer le nombre requis. L’opposition compte donc sur une grande mobilisation le 7 septembre, à l’occasion de la commémoration du 40e jour de la mort de Mohamed Brahmi. Une dernière opportunité, peut-être, pour montrer sa capacité à s’assurer du soutien populaire. Mais les connaisseurs de l’histoire politique tunisienne savent très bien que le scénario actuel n’est pas un scénario de renversement du régime (voir encadré). Tout d’abord parce le sit-in «Errhil» reste limité à la capitale et malgré le fait qu’il dure depuis six semaines il n’est pas renforcé par l’adhésion d’éléments en provenance des quartiers populaires qui ceinturent Tunis, dont la présence est déterminante pour le changement du rapport de force. Ensuite, les mouvements à l’intérieur du pays n’ont pas été bien organisés. Selon certaines sources, il n’y a que les militants des différents partis du Front du Salut qui participent aux sit-in et aux manifestions. La population est démotivée.

Cela nous pousse à nous interroger sur l’efficacité réelle de cette arme, d’autant plus qu’Ennahdha, avec ses manœuvres, a réussi à refroidir l’enthousiasme populaire et à casser toute la dynamique qui existait. 

Beaucoup de leaders de l’opposition comptent sur la rentrée scolaire et universitaire pour avoir un réservoir où puiser de nouveaux éléments à intégrer dans la contestation populaire. Et quand on leur pose la question : que peuvent-ils faire si Ennahdha ne change pas de position ? Ils répondent que l’alternative est de faire encore pression à travers la rue et d’aller jusqu’à l’organisation de grèves générales, avec l’appui de l’UGTT et la multiplication des actions de désobéissance civile sur tout le territoire.

 

Nécessité d’une alternative au pouvoir

L’opposition semble déjà mal partie, en dégainant son arme la plus dure dans un combat qui risque de se prolonger des semaines et des semaines. Car ne nous voilons pas la face : Ennahdha compte obtenir de fait ce qu’elle n’arrive pas à obtenir officiellement par l’opposition ; à savoir que le gouvernement actuel poursuive ses fonctions. En outre, les députés des groupes parlementaires de la Troïka s’activent pour rétablir le plus tôt  possible le travail de l’ANC. Ils sont même prêts à intenter un procès contre Ben Jaâfar, devant le Tribunal administratif, afin de l’obliger à aller dans ce sens. En attendant, cette situation ne les a pas empêchés de se réunir régulièrement et d’avancer sur la finalisation de la Constitution. Ennahdha  appliquera-t-elle, finalement, son plan de création d’un gouvernement de technocrates qu’après le 23 octobre ?

Tout est possible si l’opposition ne met pas en place une vraie stratégie bien étudiée sur le court et le moyen termes pour sortir le pays de la crise et qu’elle arrête de naviguer à vue. Il est vrai que le Front de Salut tient bon malgré tout et reste soudé, tout en bénéficiant de l’appui sans faille des deux grandes organisations nationales du pays, l’UGTT et l’UTICA, ayant fait alliance pour l’occasion. Mais il est nécessaire d’établir un plan d’action commun pour cette étape et celle d’après, à savoir les élections. L’opposition ne peut pas continuer à mobiliser autour de revendications, mais elle doit orienter sa démarche vers la proposition d’alternatives, notamment d’ordre socioéconomique. Car la majorité de la population a des priorités autres que le changement de régime politique. Ce qui la préoccupe vraiment c’est l’augmentation vertigineuse des prix, la crise économique, le chômage et le développement.  

Si le Front veut gagner la bataille, il doit présenter un programme économique et social clair et applicable tout de suite. Certains partis se sont déjà inscrits dans cette perspective. Yassine Brahim qui a refondé son parti Afek Tounes, après sa sortie d’Al Joumhouri, compte baser son action là-dessus. «Nous avons compris, durant nos déplacements dans le pays et en parlant avec les Tunisiens dans les cafés, que leurs soucis sont concentrés sur les problèmes de la vie courante. C’est pour cela que nous sommes en train  de préparer un programme économique et social». Même démarche de la part d’Al Joumhouri qui voudrait, lui, donner une vision pour cinq ans.

Hanène Zbiss

 

 

Entretien avec Tahar Chegrouche, chercheur et membre du Front du Salut

«L’opposition n’a pas de plan d’action clair»

 

Comment évaluez-vous le rendement de l’opposition jusque-là ?

Je considère que l’opposition a fait un saut qualitatif qu’elle n’a pas pu réaliser depuis les années 70. C’est la première fois que trois des quatre grandes familles politiques dans le pays, à savoir les socialistes, les nationalistes arabes et les libéraux se réunissent autour d’objectifs communs : la destitution du gouvernement et de l’ANC. L’opposition a opté pour l’alliance comme stratégie et pour la désobéissance civile comme tactique. 

Il faut dire que le Front du Salut dérange beaucoup Ennahdha, car il a renversé le rapport de forces et il ne s’agit plus de l’opposition du 0,00..%, mais d’un front qui a permis de remporter la bataille de la fusion avec le peuple. En témoignent les grandes mobilisations du 6 et du 13 août. Et même les tentatives de la diviser n’ont pas réussi. Je cite à cet effet la rencontre entre Béji Caid Essebssi et Rached Ghannouchi qui a été une rude épreuve pour le Front du Salut, mais il a pu la dépasser avec succès alors qu’Ennahdha y a laissé des plumes. En effet, ses grands objectifs comme l’immunisation de la Révolution et la diabolisation d’Essebssi ont volé en éclats, ce qui a déstabilisé  le parti, alimentant les fractions internes. Il a aussi été obligé d’abandonner ses anciennes alliances, en déclarant Ansar Acharia comme organisation terroriste. Quant à la Troïka, elle s’est effritée. Le Front, lui, est resté soudé. Toutefois, il manque de perspectives opérationnelles, bien qu’il  ait opté pour la désobéissance civile et pacifique.

 

Que lui reprochez-vous ?

Rassembler une masse populaire devant l’ANC n’amène pas nécessairement Ennahdha à se dessaisir du pouvoir. Il faut d’autres moyens plus efficaces. À ce niveau, l’opposition n’a pas de plan clair. Il est vrai qu’elle a réussi à réunir un demi-million de personnes par cet été torride, ce qui représente en soi une première, voire une prouesse. Car d’habitude la vie politique en Tunisie se déroule d’octobre à juin, avec des moments culminants en janvier et février (soulèvements, révolutions, grèves générales…). Reste que cette stratégie a montré ses limites. D’habitude, les mouvements sociaux en Tunisie commencent de l’intérieur en s’approchant de la capitale et en touchant en premier lieu les périphéries, ce qui permet d’épuiser le pouvoir et de disperser ses forces avant de prendre le dessus. Dans le cas du sit-in «Errahil», c’est la stratégie inverse qui a été appliquée. Le mouvement social a commencé à partir de la capitale, puis il a été orienté vers l’intérieur, ce qui explique qu’il est resté limité. Se rendant compte de cette réalité, l’opposition a commencé à envoyer les députés dans les régions pour les secouer, mais il n’y avait aucun plan d’action d’ensemble. Les mobilisations ont été laissées à l’initiative des militants de base. 

À la différence de l’opposition, Ennahdha dispose d’un organisme national, d’un système de communication sécurisé et de centres de commandement nationaux et régionaux, outre les moyens matériels et humains énormes. L’opposition même unie n’a pas les structures adéquates, alors que le combat avec le parti islamiste est de longue haleine. Cela nécessite une planification et une coordination à l’échelle nationale et régionale afin de conduire les mouvements populaires et de traduire les objectifs en plan d’action. 

Par ailleurs, la destitution du gouvernement et de l’ANC ne doit pas être le seul but de l’opposition, mais il faut penser à la bataille électorale, laquelle ne sera pas aussi facile. Il est donc nécessaire de palier à ces insuffisances en séparant la direction stratégique et la direction opérationnelle. L’une doit mener les négociations politiques, l’autre, le combat et les actions sur le terrain. 

Je voudrais rappeler enfin qu’il existe un problème de fond dans la démarche du Front du Salut: il n’a pas une alternative de pouvoir. Si l’ennemi commun de ce front hétéroclite n’existe plus, je crois qu’il aura des problèmes majeurs. C’est pour cela qu’il faut élaborer un programme économique et social pour l’étape prochaine et éventuellement pour les élections. 

Propos recueillis par H.Z.

 

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