Quand les syndicats parrainent les politiques…

Nul ne peut nier le rôle joué par l’UGTT en janvier 2010, les grèves organisées, les manifestations massives menées et les discours enflammés donnés ont réveillé chez les Tunisiens un souffle de liberté que l’ont croyait éteint. 

Beaucoup de Tunisiens se souviennent également du séisme provoqué par l’UGTT en 1978. Beaucoup d’entre eux ont vu cette organisation se battre contre les injustices et la dictature. Ses locaux furent toujours ouverts aux opprimés du régime toutes tendances confondues et de nombreuses figures politiques tunisiennes ont émergé de cet organisme. 

Tous ceux qui ont vécu le jeudi noir de janvier 1978, ainsi que ceux que l’UGTT avait réussi à faire sortir dans les rues, telle une marée humaine lors des émeutes du pain, savent que l’une des composantes incontournables de la scène politique tunisienne est et sera toujours l’UGTT. 

Aujourd’hui et encore une fois, l’UGTT participe activement à la résolution de la crise. Quel rôle joue-t-elle ? Quels sont les moyens de pression dont elle dispose ? Fera-t-elle des concessions ? Nous avons tenté de répondre à ces questions en menant une interview avec M. Mouldi Jendoubi Secrétaire général adjoint de l’UGTT.

 

Peut-on avoir une vision générale de la situation ? Le dialogue national avait-il abouti à un échec? 

Mouldi Jendoubi : Nous ne devons pas parler d’échec, mais de divergence. Le dialogue avec la Troïka a pris fin. Cela fait cinq semaines que nous essayons de rassembler les acteurs politiques autour d’une même table afin de trouver une solution à cette crise politique, ayant eu des incidences économiques, sociales et sécuritaires. Aucun accord n’a pu être conclu. L’UGTT de son côté a assumé son rôle historique présentant une feuille de route destinée à être un terrain d’entente et de rapprochement. L’opposition l’a acceptée après quelques jours de dialogue ; Rached Ghannouchi a déclaré son adhésion à notre initiative pour la renier deux heures après en soulignant que la feuille de route serait un commencement au dialogue et non son aboutissement.

À ce stade, nous nous apprêtons à nous réunir avec nos partenaires afin d’établir «un calendrier» comportant des dates d’exécution de la feuille de route. Le cas échéant, nous nous déciderons à augmenter la pression.

 

Concrètement, quelles sont les mesures que l’UGTT pourrait prendre afin d’imposer ledit calendrier ou en cas de son non respect ?  

L’UGTT est tout un système se composant de plusieurs pouvoirs décisifs. Le troisième en est le comité administratif qui s’était déjà réuni le 29 juillet dernier et a décidé de l’initiative. Les mesures à prendre seront alors arrêtées après une réunion dudit comité qui sera tenue au plus tard jeudi. On y évaluera les efforts fournis dans l’exécution de l’initiative et il est évident que l’UGTT se battra par tous les moyens légitimes, légaux et pacifiques.

 

Iriez-vous jusqu’à la grève générale illimitée et la désobéissance civile ?

Je ne peux court-circuiter le comité en déclarant des décisions qui n’ont pas encore été prises, mais je peux déjà assurer que toute démarche sera entreprise avec beaucoup de sagesse, de réflexion et d’organisation. La bataille est longue et nous devons prendre en considération la nature de l’époque par laquelle nous passons et ses aspects politiques, sociaux et sécuritaires.

 

L’UTICA est l’un de vos partenaires et c’est une première dans l’histoire. Quelles démarches pouvez-vous entreprendre ensemble ? 

Lors de l’assassinat de Chokri Belaïd, l’UTICA a participé à la grève du 8 février en fermant ses entreprises et ses commerces. Ce fut «une bataille historique». Un patron d’entreprise a par exemple accordé un jour de grève payé à ses employés.

Les choses ont changé, les patrons assument aujourd’hui leur responsabilité et portent un autre regard sur la manière avec laquelle ils peuvent participer à la construction d’un État démocratique. 

 

Qu’en est-il des autres partenaires ; la Ligue des Droits de l’Homme, les avocats et les politiques ? 

Nous avons déjà vécu l’expérience du militantisme commun du temps de Ben Ali. Les militants des Droits de l’Homme et les avocats, habillés de leurs robes, participaient avec nous aux manifestations en partant du local de l’UGTT. 

Nous sommes un rempart protégeant les libertés et l’un de nos objectifs est de répandre la culture de la liberté et du militantisme pacifique. Les politiques quant à eux ont leurs idées et nous les respectons. 

 

Vous avez reçu aujourd’hui quelques députés retirés de l’ANC, quel était l’objet de la réunion ?

On croit que l’UGTT fera une concession sur son initiative et ils sont venus s’enquérir. Nous soulignons que nous n’en ferons aucune. 

 

Vous avez été attaqués le 4 décembre et nous attendons depuis de voir quelle pression vous allez exercer  pour que justice soit faite. En 1978, vous avez mis le pays à feu et à sang après avoir été attaqués par les milices du parti au pouvoir. Quelle est la raison de ce changement de stratégie ? Avez-vous rangé le dossier avec tout ce qui se passe en Tunisie ? 

C’est là une question que j’apprécie, car l’attaque ayant visé l’UGTT ne ciblait pas ses militants, mais cherchait plutôt de déraciner l’organisation. Néanmoins, cela est difficile à réaliser pour ce gouvernement qui excelle dans la «fourberie.» 

Le 4 décembre, nous avions signé un accord d’augmentation salariale dans les secteurs privé et étatique et en rentrant ici nous avons trouvé le local entouré de milices, ce fut l’horreur vu le vandalisme, les agressions et le sang qui a coulé.  Nous avons constitué une commission commune, que j’ai présidée du côté de l’UGTT et dont le président fut Abdelatif El Makki, ministre de la Santé du côté du gouvernement. 

Tous les témoignages ainsi que toutes les enquêtes effectuées ont démontré la responsabilité des LPR dans l’agression. Le gouvernement a pourtant refusé de signer le rapport que nous avons quand même soumis. C’était au début du mois de février. Ensuite il y a eu l’assassinat de Chokri Belaïd et depuis notre pays n’a cessé d’être éprouvé et secoué. 

Nous n’avons pas oublié ce dossier, pas plus que nous ne l’avons rangé. L’assassinat de Farhat Hached a été rouvert soixante et un ans après. J’ai même porté plainte auprès de la coure européenne des Droits de l’Homme. Nous avons rencontré le ministre de l’Intérieur français et François Hollande a ramené les archives de l’affaire lors de sa visite en Tunisie. 

La feuille de route compte par ailleurs la dissolution des LPR.

 

Un message que vous souhaitez véhiculer ?

Mon message s’adresse aux médias. Vous devez résister. On constate l’alanguissement de certaines icônes du domaine et le musèlement de certains journalistes. Soyez patients, résistez et continuez, car la parole libre est beaucoup plus puissante que les balles ayant percé les corps de nos martyrs. 

 

Hajer Ajroudi

 

Rôle du syndicat dans la politique 

On connait tous le rôle joué par l’UGTT face à la colonisation. Notre histoire moderne témoigne également de ses combats contre les régimes totalitaires de Bourguiba et de Ben Ali. Face à l’admiration que cela suscite, il existe un avis prônant la non-participation d’un syndicat dans la vie politique, le renvoyant essentiellement aux problèmes socioéconomiques des ouvriers. 

Néanmoins il existe des exemples de syndicats ayant participé à la vie politique un peu partout dans le monde.

Le 3 janvier 1966 par exemple, un mouvement syndicaliste a fait chuter le président  de République de Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso, Maurice Yaméogo.

Les Secrétaires généraux de la Confédération générale du travail française viennent depuis 1920 du bureau politique du Parti communiste français. C’est le cas également de la Confédération française démocratique du travail.

Lors de l’agression de la Guinée en 1970 ce sont les étudiants de l’AEVCI, syndicat estudiantin voltaïque au Togo, qui se sont soulevés pour protester… 

Ainsi, politique et syndicat sont parfois indissociables surtout quand le but est de servir des causes patriotes… 

H.A

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