Parole aux citoyens !

C’est autour d’un séminaire que l’association Lam Echaml a réuni, les 6, 7 et 8 septembre derniers, une dizaine d’associations régionales lancées et présidées par des jeunes. 

 

Pour cette année, Lam Echaml, a jeté l’ancre dans la baie de Bizerte. Une kyrielle de thématiques axée sur la participation de la jeunesse tunisienne militante à la vie politique et associative a été l’objet de cette troisième université d’été. L’objectif de cette année est de lancer, pour la première fois, des points Lam Echaml dans trois régions différentes pour commencer. Le but est de décentraliser la contribution des activistes tunisiens et que leurs travaux s’étalent et couvrent le plus équitablement possible tout le territoire tunisien.

Durant les trois journées du séminaire, l’assistance a pu profiter de deux conférences données sur deux thèmes différents : «L’Appropriation citoyenne de la Constitution» ainsi que «Le journalisme citoyen». Suite à cela, un atelier de réflexion a été le sujet d’un long débat qui a porté sur «La sensibilisation et la mobilisation pour la lutte contre les IST-VIH/SIDA». Lam Echaml a tenu à inviter ce que la Tunisie peut compter de meilleur dans les domaines cités. 

 

La Constitution s’invite aux débats 

Les jeunes présents ont eu l’opportunité de débattre de la Constitution : la problématique qu’elle pose, les enjeux sociopolitiques actuels, la dichotomie État/religion, la suspension des travaux de l’ANC et le sit-in «Le Départ». Face à eux, deux interlocuteurs de choix : le psychiatre et anthropologue Hechmi Dhaoui et le député démissionnaire et constitutionnaliste Fadhel Moussa. Ils ont exposé aux jeunes activistes leurs points de vue quant à toutes les interrogations suscitées par les débats. Le rapport État/religion a été longuement débattu. Naturellement les avis divergeaient entre jeunes conservateurs dévoués à leur patrie et à leur religion et d’autres, plus libéraux, qui ont défendu la thèse de la primauté de l’État sur la religion et appelant au respect universel des Droits de l’Homme. 

Dans ce sens, le Pr Fadhel Moussa a appuyé son allocution sur le danger que peuvent générer certaines références à l’Islam et dont le contenu et la formulation linguistique demeurent ambigus. Cette ambiguïté démontre, selon lui, une volonté d’imposer certaines lois absolutistes qui n’ont rien à voir avec la religion, mais qui l’instrumentalise à des fins politiques. Il a notamment ajouté que cette ambiguïté prête à confusion et invite à une multitude d’interprétations dont les répercussions seront périlleuses pour l’État de droit et la notion même d’État.  

Parlant de sa lecture actuelle du dernier projet de Constitution, le député démissionnaire et constitutionnaliste Fadhel Moussa a confié à Réalités :

«Il y a, certainement, quelques aspects positifs et même des innovations dans cette Constitution. Par contre, il y a beaucoup de points à réviser ! Je citerai, à titre d’exemple, la question de l’État civil et l’État religieux. Il suffit de lire le volet sur les Droits et Libertés où plusieurs points ont été exposés par des commissions et qui n’ont pas été pris en compte par la Commission de coordination. Ce volet doit être revu et corrigé. La version finale a, justement, négligé une multitude de propositions et de décisions qui sont au service des Droits de l’Homme et de leur conservation. Je parlerai aussi du volet de la justice ou de la question relative à l’organisation du Conseil supérieur du pouvoir juridictionnel, la question de la Cour constitutionnelle et de leur composition. J’évoquerai aussi les textes sur le parquet et son statut dans la justice : doit-il être soumis à l’autorité du ministre de la Justice ou doit-il être totalement indépendant ? Une clarification doit être faite sur ce point afin que la justice échappe à toute forme de mainmise, d’inféodation et de contrôle, conformément aux standards internationaux et afin de garantir aux citoyens tunisiens des procès équitables. Je citerai à la fin les dispositions transitoires dont le contenu actuel est très dangereux et qui peuvent aboutir à des résultats insoupçonnés.»

 

Journalisme citoyen : menace ou aubaine ?

Occupant la seconde partie du séminaire, la notion de journalisme citoyen a sollicité les jeunes blogueurs et journalistes régionaux présents. 

Cette nouvelle tendance qui s’est immiscée dans le quotidien des Tunisiens depuis l’année 2008 et qui a longuement contribué du temps des évènements de l’année 2010/2011 au chamboulement de l’ordre des choses pose, effectivement, aujourd’hui, problème aux professionnels du secteur médiatique et les hautes autorités. Les spécialistes et éminents journalistes Abdelkarim Hizaoui (Directeur du CAPJC) et Sofiene Ben Hmida (journaliste à Nessma TV) ont longuement expliqué, lors de leurs interventions, les avantages du développement d’un tel fléau dans la recherche de la vérité, tout en rappelant, néanmoins le danger que peut présenter le journalisme citoyen en matière d’intox et de troubles à l’ordre public si l’État n’encadre pas la profession et laisse ce nouveau type de journalisme marginalisé.

Dans ce sens, le directeur de CAPJC a déclaré que «tout citoyen peut être journaliste si l’on considère le décret-loi 115 qui sous-entend dans son texte des conditions d’obtention de la carte de presse professionnelle qui sont l’obtention d’une maîtrise, la certification signée par le supérieur hiérarchique de l’organe de presse dans lequel le demandeur de la carte professionnelle travaille. Même si de mon côté, j’ai demandé à ce que la priorité et l’exclusivité soient données aux maitrisards de l’IPSI. Sauf que par la suite des revendications ont été formulées pour que cette carte soit accessible à tous les maitrisards afin que la presse demeure un domaine ouvert et accessible. Or le problème qui se pose jusqu’à présent c’est l’absence d’une commission qui s’occuperait des cartes de presse professionnelle et dont la composante devrait obligatoirement être indépendante». Il pointe du doigt le gouvernement qui refuse publiquement de constituer cette commission pour des raisons connues de tous : le refus de laisser la presse échapper à son contrôle et le fait que la distribution des cartes soit effectuée par des professionnels et des juristes administratifs indépendants. 

Il a rajouté que si de par le passé la presse électronique (presse écrite ou radiophonique ou télévisée) n’avait pas de statut professionnel reconnu, ce n’est plus le cas aujourd’hui. 

Quant à la perception de la notion de journalisme citoyen selon le journaliste Sofiene Ben Hmida, il y voit un néologisme créé et conditionné par un contexte bien précis qui s’est imposé grâce à l’évolution technologique et au désir du citoyen de vouloir s’approprier l’information, d’y accéder et de la diffuser dans un climat qui étouffait, justement, l’information. Il montre cependant une certaine 

«La question éthique du journalisme citoyen s’impose avec force. Il y a eu de nombreuses ébauches de définition pour cette notion qui est une nouvelle forme d’expression populaire, civile et citoyenne. Or aucune d’elle n’a été retenue de manière scientifique solide. Même si la tendance est de dire que le journalisme citoyen est la participation active des individus non professionnels à la collection et la transmission des informations». Avant d’achever son intervention, il a reconnu toutefois que cette définition demeure sommaire et laisse le champ ouvert à une multitude d’interprétations diverses, voire contradictoires. Il y voit non pas une notion, mais une réalité qui s’est imposée récemment et qui est étroitement liée au développement des nouveaux moyens de communication à l’instar des téléphones portables, des caméras ultramodernes et des réseaux sociaux. Pour conclure, le journaliste a fait allusion au rôle qu’a joué le journalisme citoyen dans la lutte contre la rétention de l’information sous un régime totalitaire. 

Au terme de ce séminaire, Lam Echaml, qui se veut l’épicentre de toutes les interrogations associatives régionales des jeunes, a réussi durant ces trois journées jalonnées de conférences, de workshops et de débats à redonner la parole à une jeunesse mise à l’écart depuis que les tiraillements politiques ont accaparé la scène et ébranlé l’opinion publique.

 

Malek Guirat 

 

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