Les chemins tortueux du divorce

Par Lotfi Essid

Ce jour-là, Anis n’était pas au meilleur de sa forme. Lui et sa femme Anissa étaient conviés à un dîner chez sa belle famille. Il était rare que ses beaux parents l’invitent, puisqu’ils voyaient leur fille presque tous les jours. La banque où elle a commencé à travailler, il y a un an, juste après leur mariage, n’était pas loin de la maison de ses parents, retraités tous les deux, et elle allait fréquemment se restaurer et faire un brin de causette. 

Anis ne s’était jamais habitué à ces retrouvailles où l’on se bâfre en parlant de tout et de rien et que sa belle mère appelait une occasion de se voir. Il était peu bavard et sentait le regard des quelques convives, se poser sur lui en se demandant ce qui lui arrivait. 

Anis devrait fêter son anniversaire de mariage dans une semaine, mais n’en a pas parlé avec Anissa, parce que le cœur n’y était pas. Il sentait remonter à la surface toutes les déceptions et contrariétés subies depuis ses noces. Son envie de divorcer se précisa tout autant. Sa décision était prise ; il ne cédera pas devant les interventions des uns et des autres. Naturellement, il avait des remords ; surtout qu’il a toujours vu d’un mauvais œil le divorce des autres, mais il se consolait en pensant qu’après tout, ils n’avaient pas d’enfants.

Il essaya de penser à autre chose et, étant particulièrement sensible aux couleurs, il se concentra sur la bonne table ; il reconnut que la cuisine méditerranéenne de sa belle mère était plus belle à regarder et moins fade au goût que la cuisine typiquement tunisienne et souvent trop cuite, pratiquée dans sa famille ; il apprécia la grande délicatesse des couleurs : le rouge de la tomate, les variations du vert entre le piment, la courgette et la laitue, le jaune d’œuf dans un nid de légumes de toutes les nuances de couleurs et le léger rosé de la viande rôtie. 

Enfermé dans sa bulle, il se reprochait de n’avoir jamais pu participer à ces échanges superficiels où l’on parle pour meubler le silence, où l’on pose des questions sans s’attendre à une réponse et où l’on est interrompu dès qu’on commence à développer une pensée, les balivernes prenant toujours le pas sur les propos sensés. 

Anis était lucide et, en considération de sa lâcheté, conscient, qu’il n’aurait pas pu prendre aussi facilement sa décision de divorce si sa femme était forte de tempérament. Anissa, sans être douce, était très calme, très nonchalante et surtout incapable de se fâcher, aussi prévoyait-il qu’elle saura prendre l’arrêt de leur ménage avec philosophie. 

Au moment où il pensait à l’indifférence peu commune de sa femme à son égard, Anissa, comme pour le contredire, lui passa un morceau de pain sur ses lèvres, barbouillées sans doute de la soupe qu’il venait d’ingérer. Il n’était pas habitué à ces gestes de la part de sa femme, il savait cependant qu’il lui arrivait d’être prévenante en groupe, jamais quand ils étaient seuls, comme pour marquer aux yeux de la société, qu’elle s’acquittait bien de sa tâche. Il fut quand même attendri et pensa un instant à ne pas lui parler de son projet de divorce.

Il commença, à part lui-même, à faire l’inventaire de cette année de vie conjugale. Il a connu, depuis son mariage, une solitude, comme jamais dans sa vie. Il se dit que, lui et Anissa se sont engagés à s’unir avec une naïveté qui frise l’inconscience. Ils se sont imaginé quelques mois qu’ils s’aimaient, simplement parce qu’ils étaient mari et femme. Rejetons d’une société et de familles qui ne leur ont rien appris, ils n’avaient aucune expérience de la vie et ne connaissaient rien aux conventions conjugales, aux devoirs des époux et au partage des tâches.

Fort de sa petite expérience, il se dit que les enfants de bonne famille considèrent le mariage comme un changement de vie pour échapper à la férule des parents. Peu exigeants sur les qualités du partenaire et sur ce que chacun attend de l’autre, ils s’engagent en se disant : on va bien voir ! Comme lorsqu’on achète un vêtement sans vraiment l’apprécier, sans l’avoir essayé ni même réfléchi à son utilité ; il arrive qu’on le range dans un tiroir et qu’on l’oublie. Il conclut qu’il est devenu difficile de réussir sa vie conjugale, lorsque l’amour ne fleurit pas et que n’existent plus les précautions d’usage des solides mariages bourgeois où les familles passent au crible la fortune, le milieu, l’éducation et les chances de réussite. 

Les rares moments de complicité de Anissa et Anis étaient loin d’être sereins ; leur enthousiasme s’accompagnait d’une agitation stérile, dédiée aux tâches ménagères, à une sortie au restaurant où, souvent, ils n’appréciaient ni les mets ni la compagnie, ou à la satisfaction de sottes envies matérielles sur lesquelles ils étaient rarement d’accord.

Bizarrement, cédant à une répression diffuse, c’est tantôt elle, tantôt lui qui se montrait strict sur le mode de conduite qu’il convient d’adopter et il leur arrivait souvent de gâcher un moment de bonheur à force de conformisme. Encore la semaine dernière, sur une plage déserte, il lui a reproché son maillot échancré ; quelques jours plus tôt, Anissa a allégé le frigo de toutes les bières qui s’y trouvaient au frais, sous prétexte que sa mère leur rendait visite; le lendemain, un échange de politesses avec un beau jeune homme au cours d’une manifestation au Bardo a valu à Anissa des remontrances fermes de la part d’Anis. Petit à petit, le rêve d’un mariage heureux est parti en fumée. 

Quelle qu’ait été leur bonne volonté, leurs approches charnelles se terminaient presque toujours par des disputes ; le jour où Anis est particulièrement entreprenant, Anissa, élevée dans des traditions quasi-religieuses, avec toutes les connotations négatives liées au sexe, l’invite à lui faire l’amour de la manière la plus conventionnelle ; et s’il arrive à Anissa de se laisser aller à quelque caprice érotique, il la regarde, suspicieux, et la rappelle à l’ordre en lui demandant : où est-ce que tu as appris ça ?

Incertitudes

Il reconnaît, en exagérant un peu sa déconfiture, avoir vécu un désert existentiel, entre évitement, dissimulation, mauvaise conscience et élans contrariés, tout cela dans un contexte routinier et bigot.

Anis a bien réfléchi à la chose. Il s’est posé la question cruciale si, lui et Anissa, pouvaient s’épanouir ensemble, si elle était capable de lui donner autre chose que des enfants, dont il pouvait d’ailleurs bien se passer en ces temps d’incertitude. 

Après le dîner, lorsqu’ils se retrouvèrent en voiture, il lui parla de son projet de divorce d’une manière très décontractée en lui demandant ce qu’elle en pensait. Elle ne répondit pas et il n’insista pas, mais il ne tarda pas à entendre des sanglots étouffés. Il eut mauvaise conscience et, rompu à trouver des images compliquées pour justifier des situations simples, il lui dit avoir lu dans un livre scientifique que chez les canaris et les rouges-gorges, les femelles – n’étant pas concernées par le divorce, pratique réservée à l’espèce humaine – chantent dès qu’elles sont veuves. Il ajoute qu’en achevant de se soustraire à la tutelle d’un mari, après celle de ses parents, elle ne sera tenue à aucune obligation et pourra être complètement libre. Quêtant de l’œil son regard, elle sécha ses larmes et il comprit qu’elle était déjà en train de méditer sur une vie pleine de promesses.

Une fois chez eux, sa femme se comporta comme elle ne l’avait jamais fait auparavant ; depuis leurs noces, en somme, puisqu’il n’y eut aucun rapport intime entre eux avant le mariage. Dans la pénombre du grand salon où maintes fois il a essayé d’engager avec elle les prémices d’une union qu’elle repoussa, arguant qu’elle ne pouvait faire ces choses que dans son lit, Anissa, sans doute excitée par une liberté miroitée depuis qu’il lui a parlé de divorce, eut un comportement exubérant, presque libertin, elle entama devant lui un déshabillage proche du strip-tease. Elle laissa vêtements et lingerie par terre et dit, en se parlant à elle-même, qu’elle allait prendre une douche. Il la suivit du regard et admira sa nudité et son déhanchement, il se dit que jamais il n’avait vu sa femme aussi coulante. Il se découvrit encore une fois une propension au fétichisme en allant ramasser sa culotte noire en nylon transparent dès qu’elle fut sortie du salon. Il la huma avec un plaisir manifeste, puis, cédant à son réflexe de papivore, obsédé de lecture, il trouva drôle que le slip s’intitulait Festival, alors que généralement ses culottes se déclinaient plus discrètement : Sagesse ou Romanesque.

Cette nuit, ils eurent une union unique, inédite depuis leur mariage. Ils s’aimèrent, comme jamais ils ne l’avaient fait.

Anis revint sur sa décision de divorcer et ils passèrent une semaine torride à s’aimer tous les jours. Il envisagea sérieusement une amélioration radicale de leurs relations.

A la fin de la semaine, ils eurent toutefois une petite dispute. Il devait chercher chez sa mère des poivrons farcis dont il raffolait. Il gara la voiture et s’apprêtait à descendre, avec elle, lorsqu’elle lui annonça qu’elle préférait attendre dans la voiture. Il ne dit rien et refoula une colère qui dura plus d’une semaine. Il ne se réconcilia pas vraiment avec elle et les choses ne s’arrangèrent point. Le beau souvenir des folles nuits d’amour s’estompa et se transforma dans son esprit, et sans doute aussi dans celui d’Anissa, en cap qu’ils ne pouvaient plus franchir, en record qu’il n’était plus possible de battre ; le songe d’une nuit d’été.

Anis finit par déménager chez sa mère, en attendant, que la procédure du divorce prenne son chemin.

lotfiessid@gmail.com

 

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