L’eau, le djihad et la Révolution

Par Khalil Zamiti      

L’usage de l’eau soulève la question de l’adéquation sans cesse à rétablir entre le potentiel hydrique et le croît démographique. Aujourd’hui, le spectre de la raréfaction et de la salinisation figure au premier rang des préoccupations. Mais un autre aspect, lui infigurable, demeure sous-étudié. Le passage de la source à la fontaine entraîne une transformation des représentations afférentes à la division des tâches féminines et masculines. Partout, dans les campagnes, la corvée d’eau revenait aux femmes et la transgression de cette codification fait perdre la face. La règle inculquée dès le plus jeune âge dérange aujourd’hui les franges de la population les plus engagées dans le combat mené pour l’égalité. Et si dans le débat parlementaire les nahdhaouis proposent la complémentarité, ils renouent avec les normes héritées de l’ancienne société. Ces racines profondes assignent à la notion de « complémentarité » une espèce de normalité. Comprendre ce processus ne veut dire ni juger, ni excuser.

Maintenant, pour les militants progressistes, l’ancien « normal » devient l’actuel « anormal ». La prospection de ce niveau sociétal opère par-delà le bien et le mal. Une fois la personne socialisée de telle ou telle manière, sa vision des êtres et des choses va de soi.

 

L’eau de la honte

La source dénommée « khlaïfia” coule à dix kilomètres de Tabarka. Autour d’elle attendent leur tour dames et demoiselles. Chadlia bent Ali Jabala, soixantenaire, quitte le groupe et part vers son douar situé à deux kilomètres de la source. Courbée, elle porte un bidon de vingt kilos sur le dos. Le fils de trente ans regarde partir sa mère.

À la vue de « l’anormal », je les interroge. Pourquoi le fils n’aide pas la mère ? Elle répond : « Non, cela ne se fait pas. Est-il possible pour l’homme de porter les habits de la femme ? ». Elle déplore l’extrême pénibilité, mais sans incriminer l’inégalité devant la corvée.

Groupés à une distance respectueuse, Khemaïs Ben Ahmed, Ali ben Ahbib, Essbti Khalaïfi, Abidi Abdelaziz et Mabrouk ben Khemis Khlaïfi opposent des airs surpris à mon interrogation inappropriée : « qu’adviendrait-il si vous transportiez l’eau ? »

Ils répondent avec l’assurance donnée par la reproduction du code inculqué : « À celui qui perd son honneur et à celui qui fait rire de lui il ne reste qu’à partir ». Je retourne vers l’assemblée des femmes pour interviewer tour à tour, Hamida bent Ahmed Ben Mohamed Ben Jabala, Rebh bent Khemis Arfaoui, Massouda bent Belgacem Mlaïkia, Faouzia Khadhraoui, Mouna bent Tahar Jebali, Fatma bent Rabah Ben Hammouda, Fatma bent Abdallah et Naïma bent Belgacem Saïdi. Toutes formulent des variations autour de cette commune réponse : « le chemin est long, la montagne est difficile et les dos sont courbés du matin au soir, que peut le médecin contre la pauvreté ? Il ne saurait soigner la souffrance du cou et des dents. Chacune d’entre nous finit par arracher une ou deux molaires tant le poids de l’eau serre les mâchoires. La douleur de la tête est innommable malgré plusieurs arrêts sur le chemin du retour. Les hommes ne peuvent pas soulager nos pieds.

Vous êtes le premier à venir nous parler d’une chose pareille. Cela serait la fin du monde. On rirait d’eux. Un homme ne doit pas courber le dos. Il faut que sa parole prévale à la maison et devant les gens… Riche ou pauvre, l’homme ne doit pas marcher penché sous le poids de l’eau. S’il fait mine de prendre le bidon, la femme l’arrache de ses mains. »

 

Dos d’âne, d’homme et de femme

Un seul recoin paraît infliger le plus sérieux démenti à l’invariance de ce refrain. Dans le gouvernorat de Jendouba et lieu-dit El Karba, les hommes assurent le transport de l’eau. Trois exploitations latifundiaires jouxtent le douar sans terre. Pour la récolte, le binage et le semi des pommes de terre, les grands propriétaires emploient toutes les femmes d’El Karba, moins revendicatrices et ne recourent guère aux hommes.

L’occupation des femmes et l’ennui du perpétuel repos les ont conduits au transport de l’eau. Ils vont à la source dite Lâlalcha et retournent au douar, mais ils ne portent guère le précieux liquide sur le dos. Partout ailleurs, on trouve un âne pour quatre ou cinq familles. Ici, chaque famille possède son âne. C’est lui qui porte l’eau sur le dos. L’homme, lui, le suit. L’eau déambule à dos de femme ou à dos d’âne, mais elle n’est jamais colportée à dos d’homme. Le sexe de l’eau n’est pas qu’un mot de trop. Or, avec l’extension du réseau d’eau potable dans les campagnes et le passage de la source à la fontaine, la différenciation sexuelle disparaît quant au colportage de l’eau.

Pareille incidence barre l’un des supports de l’imago parental à connotation patriarcale. L’enfant, dès le jeune âge ne voit plus l’homme en position debout et droite, mais la femme le dos courbé avec les suggestions liées à pareille distinction. Une transformation technique induit une modification sociologique. Cette mise en relation suggère une question, quelle est la part du matérialisme dans le féminisme ?

 

Du chameau à la Mercedes

Travailleurs de l’ombre, les ingénieurs soupçonnent bien peu les effets révolutionnaires de leur savoir-faire. Cheval de Troie, Bourguiba chevauche un processus psychosocial impulsé par la modernisation des pratiques techniques et instrumentales. Mais ce lien construit entre différents niveaux de l’existence collective n’a rien d’automatique. Il dépend du champ et des orientations politiques. 

Le passage du chameau à la Mercédès n’empêche pas l’Arabie saoudite, si riche, d’être le seul pays au monde à interdire aux femmes de conduire. Elle seule trouve anormal ce qui partout ailleurs émarge au registre du normal. En Tunisie les prêcheurs venus du Golfe, avec leur allure d’exciseurs, butent sur l’ample transformation où ils naviguent à contre-courant pour les franges émancipées de la population. Ce n’était rien qu’une histoire d’eau, mais elle avait chauffé le cœur de Mouna et de ses consœurs à la barbe des sinistres inquisiteurs. Ghannouchi trouve que tout va bien puisque l’eau des fontaines coule. Mais alors dans quel sens le clan du cheikh voulut-il opposer la complémentarité à l’égalité ? À quoi sert la petite fontaine ouverte si la grande porte est refermée ?

« Al jihad al asghar » n’est rien eu égard au « jihad al akbar » selon « le suprême combattant. »

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