La solitude, patrie des forts

Par Lotfi Essid

 

Nouzha aspira l’air intensément en tournant le bonbon à la menthe dans sa bouche. Le froid glacial du bonbon lui engourdit les muqueuses. Elle aimait combiner les aliments qu’il était permis de manger dans la rue. Elle aimait interrompre le mâchonnement d’un chewing-gum et de le faire fondre dans sa bouche en y incorporant un morceau de chocolat noir ou laisser amollir un Lu-beurre sur son palais avant de l’associer aux parfums de son cornet et de déguster son biscuit à la glace, dans une sensation de chaud froid qu’elle aimait par-dessus tout.

Depuis qu’elle est arrivée de son village natal au fin fond de la campagne, non loin de Béja, il y a à peine deux ans, Nouzha s’était bien intégrée à la vie de la capitale. Ambitieuse  et sûre d’elle, elle avait pris, seule, la décision de venir vivre en métropole.

La disparition inattendue de son père a accéléré les choses. Après la mort du patriarche, paysan robuste qu’une grave maladie a emporté en deux mois, la tristesse s’était vite dissipée. La grand-mère de Nouzha qui ne parlait jamais, s’était peu à peu remise de son mutisme, toute la famille lui a trouvé alors un tempérament agréable et gai. Ses frères cadets commencèrent à fréquenter les jeunes de leur âge et les Publinet et à rentrer très tard à la maison. Elle-même n’aurait jamais pu aller vivre à Tunis, si son père n’était pas mort. Seule sa mère continuait à montrer une loyauté pour le défunt qu’on ne lui connaissait pas de son vivant. Elle leur répétait : si votre père était là ! Si votre père voyait ça ! Dans le souvenir de sa mère, son père que personne n’a jamais vu adresser la parole à quiconque dans la famille, sauf pour donner des ordres, était devenu un autre homme.

En arrivant à Tunis, Nouzha n’a pas lésiné sur la dépense ; sa part du pécule légué par son père et partagé avec sa mère et ses deux frères cadets, lui a servi à louer un petit appartement dans un nouveau quartier de Tunis, propre et très animé. Elle voulait faire venir sa mère pour l’aider à emménager dans le minuscule deux  pièces, mais une fois passée l’excitation des premiers jours, elle ne voulait plus de l’avis et de l’assentiment de personne. Elle décida de choisir ses meubles, sa draperie et ses ustensiles de cuisine. Elle était décidée à tisser toute seule, sans l’aide de personne et sans manipulation aucune, la trame de sa vie.

Elle doit son premier job à un dialogue de sourd. Le jour où elle a mis la dernière touche à son installation dans l’appartement, elle est entrée dans le premier bureau qu’elle a rencontré ; une de ces constructions en préfabriqué au-devant d’un chantier, où l’on propose la vente ou la location d’appartements dans des immeubles, avant même la pose de la première brique. Elle fut reçue par un homme ventru qui, tout en la retenant par son bavardage, semblait ne pas avoir besoin de ses services : les chantiers, c’est pas pour les femmes ! Le travail commence très tôt ! C’est que les femmes, ce n’est pas comme les hommes !

Exaspérée par ses truismes, elle lui lança au moment de partir, en français, sur un ton presque agressif: mais tout ça, c’est des lapalissades ! Elle aimait bien, Nouzha, bluffer les gens avec ses quelques connaissances en Français. Il est vrai qu’elle n’a qu’un baccalauréat en Lettres modernes, mais depuis qu’elle a quitté l’école, il y a de cela 6 ans, elle s’est bien gardé de rester les bras croisés ; elle s’est formée, sans faire des études supérieures. Elle a lu toute la littérature française qu’elle a trouvée dans des traductions arabes, parce qu’elle ne lisait pas bien le Français. 

Le monsieur au gros ventre, en face d’elle, sans avoir compris ce qu’elle voulait dire par lapalissade, connaissait bien, en revanche, le mot palissade, surtout qu’il venait à peine de clôturer son chantier. Il se dit qu’une femme qui maîtrisait aussi bien le vocabulaire de la construction ne devait pas être quelconque et il l’engagea.

 

Envie du large

Elle resta 16 mois avec le courtier en biens immobiliers et lui vendit, en étant toujours aimable et souriante, nombreux appartements. Les choses se gâtèrent lorsque son chef libidineux et en conflit avec sa femme, commença à lui faire une cour assidue, en caressant son ventre à deux mains comme dans les films muets.

Le chantier lui a quand même, permis de faire la connaissance de Manoubi, un chef d’équipe fort dégourdi, 45 ans, originaire de Zarzis. Célibataire endurci et très libre de ses actes, Manoubi quitta le chantier presque en même temps qu’elle pour se reconvertir dans la pêche, pratiquée par ses ancêtres depuis des siècles. Il n’y avait rien entre eux, sauf une vive sympathie et une tendresse sans arrière-pensées.

Elle fit également la connaissance d’un petit chat de gouttière qu’elle transforma, à force de soins, en mammifère de compagnie auquel l’embonpoint donnait même l’allure d’un aristocrate félin.

Les caresses qu’elle prodiguait à son chat n’étaient pas simplement un élan affectif, elle pensait au fond d’elle-même qu’elle risquait, si elle ne le faisait pas, de ne plus être capable de câliner un homme, le jour où elle se mariera ou un enfant, le jour où elle aura des enfants. La tendresse se cultive, se disait-elle, en pensant à ses parents qui ne la lui ont jamais donnée.

Elle allait de temps en temps chez les bouquinistes et rentrait chez elle, heureuse, avec sous le bras une traduction qu’elle n’a pas encore lue ou  des recueils de poètes et poétesses arabes qui lui donnent, en exaltant les souffrances de l’amour impossible, l’occasion de pleurer tout son soûl.

Après l’immobilier, Nouzha a travaillé successivement dans un laboratoire d’analyses médicales, dans une boulangerie, dans une librairie et dans une garderie d’enfants. À chaque fois elle s’est lancée dans son job avec son enthousiasme et son dévouement et cette ardeur naïve qui continuait à émaner de sa personne. Elle fermait son esprit à tout ce qui pouvait la détacher de sa présente vie ou l’obliger à regarder dans le vide de son passé. Elle regrettait cependant l’odeur des arbres, les œufs frais, le pain et le miel, les animaux de la ferme, les oiseaux et l’ambiance végétale.

Dans le Grand Tunis, Nouzha a vite fait de déchanter, elle s’est vite rendu compte que la vie est un jeu où chacun essayait de vaincre l’autre. Elle affronta les retards sur le salaire, les refus de lui accorder ses droits sociaux, le harcèlement et bien d’autres vexations. Son optimisme inconditionnel, son débordement d’énergie cédèrent vite la place à une adhésion froide sans grandes illusions.

Elle s’est aussi rendu compte que les gens de la ville étaient loin d’être magnanimes. Malgré sa générosité dans les bureaux successifs où elle a travaillé, devenant la consolatrice attitrée de ses collègues, citadines qui dégoulinaient de frustrations et d’amertume, jamais depuis qu’elle est arrivée à Tunis, aucune collègue ne l’a invitée chez elle, alors qu’elles savaient pertinemment qu’elle était seule dans la grande ville.

Dans la confrontation avec le monde réel, quelque chose s’est éteinte dans son esprit et naquit sur son visage cette moue typique des amertumes accumulées.

Elle eut aussi des maux d’estomac et nombreuses gastroentérites à force de manger n’importe quoi dans des troquets douteux. Sur le plan mental, ce n’était pas mieux, elle a remarqué que depuis quelque temps, elle dormait les poings fermés et les cauchemars qu’elle faisait la troublèrent jusqu’aux larmes.

Elle commençait à douter et décida, tout en poursuivant son adaptation à la société urbaine, d’aller, un week-end sur deux, se ressourcer dans son milieu archaïque, non loin de Béja. 

Le sentiment et le sexe, affichés partout en images suggestives, ne la laissaient pas indifférente non plus et là aussi elle choisit la difficulté. Elle n’était ni pour le dévergondage ni pour les liens d’épouse et de mère.

Elle fit la connaissance d’un beau jeune homme, très comme il faut, qui s’avéra être un dévot de premier ordre ; un féru d’enfants qui lui parlait plus de la grossesse que du mariage, du fruit de l’amour que de l’amour. Elle se dit d’abord : pourquoi pas ? Mais, au cours de leur ultime entrevue qui ne dura pas plus que dix minutes, elle sentit au fond d’elle-même, qu’elle n’avait que faire des conventions traditionnelles et des archétypes religieux ; elle se déroba et partit avant même que le garçon de café n’ait eu le temps de leur servir la limonade et le direct.

Les hasards de la vie sont parfois curieux, en rentrant chez-elle, ce jour-là, elle trouva Manoubi, assis sur le perron en train de l’attendre. Elle le fit entrer sans hésiter et trouvait sa conversation magnifique. Il lui parlait avec aisance de sa vie de tous les jours, en mer, de ses amis les pécheurs et de leur solidarité ; ils discutèrent même de sexe sans qu’il n’en profite pour chercher à la séduire. C’est plutôt elle qui, attendrie, le regardant préparer méticuleusement quelques plats avec les poissons et les fruits de mer qu’il a apportés, en profita pour lui donner le baiser le plus original qu’il ait eu à recevoir dans toute sa vie. Elle lui passa sa langue le long de sa barbe de quelques jours, du menton jusqu’au bas de l’oreille. Elle le fit, l’air de rien, comme lorsqu’on commet un péché de gourmandise, sans sembler s’attendre à ce qu’il réagisse à ce geste d’égarement. En raccompagnant Manoubi jusqu’à la rue pour chercher son chat évadé depuis l’arrivée d’un rival, Nouzha promet au pécheur de venir le dimanche faire avec lui un tour de barque dans les horizons lointains, Nouzha eut, pour la première fois, une pensée quasiment philosophique qui lui fit voir les choses comme elle ne les a jamais vues. La vie, se dit-elle, ressemble au rocher qui roule au bas de la montagne chaque fois qu’on le pose au sommet. Sans le savoir, elle parlait de Sisyphe.

lotfiessid@gmail.com

Lire aussi
commentaires
Loading...