La politique du Caméléon

Par Chérif Ferjani

 

La prise en compte des contraintes de l’évolution de la situation du pays et de son environnement régional et international a obligé Rached Ghannouchi et Ali Laarayedh, chacun à sa façon, à changer de discours et d’attitude, sans pour autant reconnaître clairement leurs erreurs et la duplicité de leurs discours.

R. Ghannouchi tend la main à Beji Caïd Essebsi et à son mouvement longtemps considéré comme une forme de reconstitution du RCD dont il faut immuniser la Révolution par une loi interdisant sa participation aux prochaines élections. Il a appelé à l’entente de tous les Tunisiens en mettant en garde contre l’intolérance, l’exclusion, les discours de haine et les dangers de la guerre civile qui guette le pays. Il n’a rien dit des errements qui l’avaient conduit, lui et son mouvement, à interpréter la démocratie comme un «tadâfu’» (une lutte où le plus fort a tous les droits et les autres sont condamnés à se soumettre ou à disparaître), qu’il voulait inscrire dans la Constitution. Pas un mot non plus au sujet de sa défense des LPR dont il avait dit qu’ils étaient «la conscience de la Révolution», ni des salafistes qu’il défendait comme ses «enfants» lui rappelant sa jeunesse et annonçant «une nouvelle culture», allant jusqu’à empêcher toute poursuite contre eux en minimisant leur violence et la menace qu’ils représentent pour la sécurité du pays. Ses discours et ses attitudes le rattrapent aujourd’hui pour décrédibiliser ses concessions, malgré le soutien que lui apporte le témoignage de Béji Caïd Essebsi saluant sa nouvelle attitude et admettant sa sincérité. Il doit confirmer concrètement ces concessions en les traduisant par des actes et des engagements de nature à rassurer ceux qui y voient une nouvelle manœuvre pour jouer la montre, diviser l’opposition et se donner les moyens d’achever la mainmise de son parti sur les rouages de l’État.  

Ali Laaryedh, refusant les concessions de son chef historique à la société civile et à l’opposition — dont la principale est l’acceptation de la dissolution de son gouvernement —, a voulu montrer qu’il peut aller plus loin que lui en classant Ançâr Al-Charîa comme une organisation terroriste, décision contestée comme dangereuse par ceux qui se sont rangés derrière R. Ghannouchi. Il n’a cependant rien dit des complicités dont cette organisation a bénéficié au sein des services qu’il a commandés comme ministre de l’Intérieur puis comme chef du gouvernement, maintenant ses hommes au sein de la direction des services de sécurité, mais aussi de la part de ceux qui se sont rangés derrière lui pour contester les concessions de R. Ghannouchi. Certains lui reprochent, à raison, l’incohérence de cette décision qui intervient après la libération, par ses services, de terroristes appartenant à cette organisation, la fuite de son dirigeant qui n’a jamais été sérieusement appréhendé, et qui ne va pas jusqu’à engager des poursuites contre les députés, les ministres et les dirigeants d’Ennahdha qui ont soutenu publiquement cette organisation. À quoi sert cette classification si son effet se limite aux poursuites engagées contre ceux qui sont morts, en fuite ou en état d’arrestation… en attendant des jours meilleurs ? Laarayedh doit admettre l’échec de sa politique à la tête du ministère de l’Intérieur puis du gouvernement, notamment dans le domaine sécuritaire et le traitement du dossier d’Ançar al-Charia et en tirer les conséquences en acceptant la démission de son gouvernement comme condition primordiale pour trouver le chemin de la sortie de l’impasse à laquelle il a conduit le pays.  

 

 

 

Faucons et modérés, même combat ?

L’opposition entre des faucons, du côté desquels s’est rangé Ali Laarayedh, et des «modérés» auxquels s’est enfin rallié R. Ghannouchi, traduit l’impasse dans laquelle se trouve Ennahdha en raison de la duplicité du discours et des attitudes de ses dirigeants. Cette opposition n’en est qu’à ses débuts et elle est encore loin d’une démarcation nette entre des faucons, fidèles au credo des Frères musulmans, incompatible avec la démocratie, et «modérés» en rupture avec ce credo et convertis aux valeurs démocratiques. Elle est loin d’annoncer la fin de la duplicité et la clarification des positions des uns et des autres. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir l’ambiguïté qui caractérise leur attitude : Ali Laarayedh se range du côté des faucons pour rejeter les concessions de R. Ghannouchi et, pour rassurer les États-Unis, l’Europe et ceux qui demandent des poursuites contre les terroristes , décide la classification comme terroriste de l’organisation Ançâr Al-Charia, soutenue par des faucons devenus ses alliés, comme Sadok Chourou et Habib Ellouz. De leurs côtés, ceux qui soutiennent les concessions de R. Ghannouchi à la société civile et à l’opposition démocratique dénoncent la dissolution du groupe Ançar al-Charia impliqué dans les assassinats et la violence politique et en guerre contre la démocratie et ses partisans. 

Quelle que soit l’option retenue par les uns et par les autres (par les faucons et par les «modérés») les dirigeants d’Ennahdha sont condamnés à clarifier leur position et à montrer un tant soit peu de cohérence pour reconquérir le minimum de crédibilité à un parti qui aspire, sinon à la direction de l’État, du moins à peser sur la politique du pays. 

Ennahdha ne peut inspirer la confiance nécessaire à un véritable dialogue pour sortir le pays de la crise à laquelle elle l’a conduit, qu’en rompant clairement avec la duplicité et en mettant fin aux contradictions qui caractérisent non seulement l’attitude du mouvement dans son ensemble, mais aussi celles de ses clans et de chacun de ses dirigeants. Ceux-ci doivent mettre fin à leurs tergiversations et à leurs manœuvres dilatoires qui ont fait perdre au pays trop de temps et accepter sans tarder ni mégoter l’initiative de l’UGTT et des expressions autonomes de la société civile. C’est à eux de donner des gages de bonne foi à leurs interlocuteurs de la société civile et à l’opposition et non l’inverse. L’attitude qu’ils ont observée dans les précédentes étapes du dialogue national et dans  les discussions engagées depuis l’assassinat de Mohamed Brahmi, n’est pas de nature à inspirer confiance.

C.F.

 

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