Une nuit comme les autres dans un commisariat pareil aux autres

Par Khalil Zamiti

Les cambrioleurs sont faits pour cambrioler. Avec une population motorisée et l’autre à pied, l’inégalité oriente le vecteur des larcins quotidiens. Par inadvertance, j’ai omis de fermer une vitre de la voiture le temps d’admirer la valse des gens au Monoprix. Mal m’en a pris. Arsène Lupin, furtif à la manière d’un lapin, subtilise mes lunettes solaires et mon portable, mais dédaigne le cartable une fois vidé sur le siège son contenu invendable. Que les ouvrages admirables aillent au diable pour l’intéressé aux articles vite commercialisables. Au commissariat d’El Manar, installé dans l’ancienne “maison des mères”, de sinistre mémoire, le préposé à la rédaction des procès-verbaux, submergé de travail, avait bien d’autres chats fouettables avant moi.

Le temps long de l’attente finit par suggérer au chercheur de porter l’enquête sur les enquêteurs. Pour gagner leur confiance tant les techniques d’enquête s’avèrent toujours à réinventer, je leur donne à lire une récente attestation de reconnaissance ministérielle qui veut rendre hommage à mon apport scientifique à la recherche.

Avec la précieuse caution ministérielle, clef qui ouvre toutes les portes, les questions-réponses baignent dans la plus conviviale des ambiances et durent de dix-huit heures à presque minuit. J’avoue avoir beaucoup appris. Depuis l’adieu à Ben Ali, ce fieffé bandit, l’effectif affecté à la sécurité régresse et celui des agressions variées progresse. Le policier en tenue m’apporte une chaise et m’éclaire sur le probable profil de mon cambrioleur : « l s’agit, souvent, de jeunes venus des quartiers populaires. Si vous le souhaitez, je vous emmènerai voir le couloir d’un immeuble jonché de seringues même après chaque nettoyage.

Les adolescents livrés à la pauvreté volent pour se piquer. Quant le manque mord ces drogués, ils ne comprennent plus rien.»

 

Voler pour se droguer

Il faut la drogue et pour l’avoir il faut l’argent. Avec un petit groupe, le chef de poste survient. Lors des présentations, je lui tends mon précieux sésame venu des hauteurs de l’État et il m’adresse un “honoré de faire votre connaissance”. Pour le recueil de ma déposition, Si Taoufik me propose alors de rejoindre, avec lui, le commissariat de Bab Saadoun, peut-être moins encombré maintenant. Hélas! Des salafistes rassemblés devant le poste semblaient ne pas vouloir y aller de main morte. Initié à la gestion de ce genre de situation, Si Taoufik me dit : “Vite levez la vitre !”. Juste à ce moment, un athlète parfait, barbe fleurie et gestes brutaux, assène un coup de poing sur le capot.

Plusieurs dames semi niqabées parsèment l’auguste assemblée. Flegmatique, mon accompagnateur adresse une parole sereine à l’un des personnages menaçants: “Alors, les enfants, qu’y a-t-il ?”.

 

Le salaire de la peur

Le policier en civil et infiltré parmi les protestants répond, tout bas, pour ne pas dévoiler, aux autres son identité : “Zamil”. Nous entrons au commissariat protégés par un quarteron de militaires, arme en bandoulière. Le chef de poste me dit : “Regardez vous-mêmes, vous allez attendre encore longtemps. Le personnel dont nous disposons est très insuffisant. Je vous conseille de revenir demain”. Quelque peu intriguée, l’assistance, nombreuse, épiait l’égard témoigné par le chef à mon propos. À l’évidence, elle me prenait pour une espèce de personnalité. Depuis sa lecture de l’éloge ministériel, ce commissaire providentiel me témoignait une sympathie réelle. La police n’existe pas, il n’y a que des cas. Dans mon for intérieur je me disais ‘il faut savoir faire feu de tout papier pour mon métier’. Sur la pente qui serpente d’El Manar à Bab Saadoun, je freine au feu rouge et je dis : “Si maintenant je brûle, est-ce que vous sanctionnez?”.

Le policier, futé, répond à travers un sourire amusé : “Essayez, vous verrez !”. El haçel, bil-arbia ouallina sohba. Vu ce poste lui-aussi bourré de monde, l’insoutenable perspective de la nouvelle attente et la proposition de surseoir à ma déposition, je réponds au commissaire bienveillant : ‘vous avez raison. J’ai trop sommeil et je meurs de faim. Je reviens demain. Le lendemain matin, je retourne à la ‘maison des mères’ où une demi-douzaine de prévenus et de plaignants précèdent le tour de ma déclaration. Avec les gardiens de la paix de nouveau j’aborde la question de l’adéquation à établir entre la quantité de travail et le niveau de la paye.

– ‘Combien êtes-vous payés ?’

– ‘Pas grand-chose’

– ‘Mais encore ? C’est juste pour avoir une idée’

–    ‘Moi, par exemple, je suis moulazem awel, je touche six cent dinars après sept ans et demi de carrière. La moitié va au remboursement d’un prêt. Avec deux enfants, le coût de la vie et l’envol des prix je vous laisse imaginer le stress. Il nous faut deux cent dinars supplémentaires.’

Son collègue plus gradé intervient : ‘Non, c’est insuffisant, je ne veux que deux cent dinars d’augmentation. Avec ce travail, tous les risques et peu de moyens. Les gens connaissent la situation et tâchent d’échapper à l’amende en proposant de l’argent. Je suis contre ces pratiques, mais les bas salaires incitent à la corruption. Et lorsqu’elle pénètre dans les quartiers sensibles, une voiture de police attire la foudre des salafistes. Comment ne pas être irrité quant je rencontre dans la rue celui que j’ai arrêté peu de temps avant ?

On a été trop faibles avec eux. Maintenant, ils sont partout et ils ont eu le temps de grossir leurs rangs. Il est trop tard’. À ce moment, le tintamarre d’une camionnette policière, tout à fait déglinguée, attire nos regards. Elle débarque un menotté avec trois policiers, dont l’un tient l’outil privilégié du boucher. Il mesurait, peut-être, soixante centimètres. L’homme devait l’avoir utilisé pour accomplir un forfait pas très beau.

C’est la nuit du long couteau.

K.Z.

Lire aussi
commentaires
Loading...