Un bouclier face au chaos

L’UTICA et l’UGTT, deux organisations historiques du pays, ont décidé dans un moment également historique de s’allier pour défendre l’intérêt de la Tunisie. Une alliance jugée contre-nature par certains entre deux organisations ayant des intérêts différents et dont les chemins n’étaient pas censés se croiser.  Analyse

 

La recherche d’un compromis est probablement appelée à rester la valeur de référence en ce moment de crise. Il se peut que grâce à cette alliance la Tunisie sorte de la crise politique qui a dangereusement compromis le social et l’économique, terrains de manœuvres de l’UTICA et de l’UGTT. Pourtant les relations entre ces deux dernières n’ont jamais été un long fleuve tranquille. Rounds de négociations, pression, grève… sont les mots d’ordre qui décrivent habituellement leurs relations. 

 

D’hier à aujourd’hui

Historiquement, la seule alliance qui s’est faite dans l’histoire de la Tunisie entre l’UTICA et l’UGTT a eu lieu au moment de l’indépendance du pays et de la rédaction de la Constitution de 1959. Selon M. Cherif Ferjani, politologue, la Tunisie vivait une crise qui ressemblait à celle que nous vivons actuellement. Il y avait un besoin urgent de regrouper toutes les forces vives existant à cette époque. Une alliance a donc été conclue. Il s’agit du front national qui regroupait l’UTICA, l’UGTT et le seul parti politique existant alors, le parti du Néo-destour de Bourguiba. L’implication des deux organisations était plus politique que socioéconomique. D’ailleurs des personnalités des deux organisations ont participé au premier gouvernement d’indépendance. Une fois le gouvernement mis en place, les deux organisations ont repris leur rôle naturel. En même temps et en parallèle à cette alliance, sont survenus des conflits d’intérêts entre les deux organisations. Actuellement, face aux grands défis que doit relever la Tunisie, l’UTICA et l’UGTT ont mis en veilleuse tous leurs conflits. La seule différence par rapport à 1956, est peut-être que l’intérêt des deux organisations est essentiellement économique. Tout d’abord cette alliance s’est décidée devant un constat on ne peut plus dangereux pour les adhérents des deux organisations, soit ouvriers et patrons. Car une économie qui s’effondre peu à peu a pour conséquence des premiers perdants qui sont les patrons et qui peuvent perdre leurs entreprises ainsi que les travailleurs qui voient leur pouvoir d’achat dégringoler dangereusement. Les responsables patronaux et syndicaux ont annoncé à plusieurs reprises leur refus de tout poste dans le gouvernement. Ils appellent à des compétences indépendantes dont l’intérêt unique est de servir la nation. Selon M. Bou Ali Mbarki, Secrétaire général adjoint chargé de l’administration et de la finance, l’UGTT est une organisation nationale et sociale. «Farhat Hached n’a pas été assassiné uniquement parce qu’il défendait les intérêts des travailleurs, mais aussi parce qu’il militait pour libérer le pays. L’UGTT a ses responsabilités nationales dont l’objectif est social, économique et politique, sans les mettre au service d’intérêts partisans. D’ailleurs l’initiative que propose l’UGTT n’exclut aucun parti politique.» 

 

Alliance, mais sans trêve sociale

Certes, il existe une alliance entre l’UTICA et l’UGTT, mais les conflits existent toujours ainsi que les revendications sociales. Il s’agit là d’une alliance ponctuelle. M. Khalil Ghariani, en charge de tous les dossiers sociaux de l’UTICA  avec l’UGTT : conventions collectives, accords salariaux, conflits sociaux, protection sociale et autres, n’adhère pas au mot «alliance». Le président de la Commission des affaires sociales de l'organisation patronale préfère utiliser le mot de «partenariat». Il s’agit d’une plate-forme réunissant les deux organisations et ayant pour objectif de rassembler les différentes parties prenantes autour d’un consensus. Cette plate-forme est assortie de conditions indispensables pour sortir la Tunisie de cette crise politique, économique et sociale. Mais sortir d’une telle crise nécessite aussi des compromis de part et d’autre, à savoir décréter une trêve sociale. 

Depuis la Révolution, les grèves et sit-in sont comptés par milliers. La dernière en date, la grève non annoncée par le personnel de la STAM (Société tunisienne d'acconage et de manutention) sur le port de Radès, a coûté des millions de dinars aux entreprises. M. Ghariani a précisé que ce débrayage a été mal géré par le ministère du Transport, seul responsable de cette grève. Cela dit et toujours selon M. Ghariani, les patrons ont remarqué un certain apaisement social et les revendications sociales diminuent peu à peu. Certes l’UGTT est pour la relance économique et pour la paix sociale, mais elle doit défendre en même temps ses travailleurs. Et aboutir à une trêve sociale est quelque peu difficile sachant qu’il existe deux nouveaux syndicats, UTT et CGTT, déterminés à imposer leur rôle par les grèves. 

 

Une alliance qui redéfinira le rôle de chacun 

Outre sauver l’économie nationale, cette alliance aurait des avantages incontestables dans l’avenir des deux organisations. 

L’UTICA, qui a perdu son rôle de patronat indépendant et apolitique sous le régime de Ben Ali, se trouve devant un défi qui redéfinira son rôle dans la sphère économique et sociale du pays. Par le passé des hommes d’affaires se sont vus obligés de financer des campagnes électorales de l’ancien président déchu. Des chefs d’entreprises ont été obligés de s’associer à des personnes corrompues appartenant à la famille du président. D’autres encore étaient obligés de se montrer discrets et de ne pas investir, créer de l’emploi et générer de la richesse. Certes désormais le régime Ben Ali est tombé, mais des chefs d’entreprises et des hommes d’affaires se trouvent encore sous la coupe de la politique. Ainsi, avec l’interdiction de quitter le territoire, certains ont payé des millions de dinars pour retrouver leur  liberté. 

D’autres attendent le verdict des hommes au pouvoir. Aujourd’hui, l’UTICA semble vouloir sortir de ce cercle vicieux, elle se veut indépendante et apolitique. Son rôle est de défendre les intérêts des patrons et de promouvoir l’économie nationale. Quant à l’UGTT, elle confirme que son action, depuis toujours, va dans l’intérêt socioéconomique du travailleur tunisien. Une fois l’objectif de sauver l’économie tunisienne atteint, les deux organisations reprendront leur rôle essentiel et se réuniront autour de la table des négociations sociales. Les conflits sociaux reprendront tout comme les grèves. 

Najeh Jaouadi

 

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