Scènes de crime

 

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L'assassinat de l’opposant et député Mohamed Brahmi, tué par 14 balles devant chez lui dans la journée du jeudi 25 juillet 2013, a soulevé l'indignation des Tunisiens. Horreur de l'acte, mais aussi abcès de fixation des difficultés que connaissent les Tunisiens depuis bientôt deux ans : situation économique alarmante, climat de déliquescence et incapacité du pouvoir à trouver des réponses aux soucis du citoyen ou à établir la moindre interaction avec lui. Et, comble du malheur, quelques crimes horribles dont les dirigeants n’arrivent pas à neutraliser les auteurs.

Le dernier de ces assassinats politiques donne particulièrement à réfléchir, parce qu’il semble sonner le glas d’une relation déjà précaire entre les partis au pouvoir et l’opposition qui se préparaient, le jour même de la mort de Mohamed Brahmi, à entamer des négociations de concorde nationale.

De nombreux antécédents ont parsemé les deux dernières années, destinés à faire peur aux artistes, aux intellectuels, aux représentants des médias et aux hommes et femmes politiques ; moyennant intimidation, procès démesurés, bastonnades et assassinats politiques ; l’élite a été constamment prévenue, rappelée à l’ordre; et ceux qui sont tombés sous la coupe de la police, de la justice ou de l’arme à feu, ont été désignés pour servir d’exemple. Depuis l’autre assassinat politique de l’après révolution, celui de Chokri Belaïd, mort le 6 février 2013, la police et la justice, loin de conduire une instruction efficace et sereine, ont joué un rôle ambigu : manque d’assurance dans les investigations, déclarations laconiques et contradictoires sur l’avancement de l’enquête qui ont donné lieu aux rumeurs les plus fantaisistes ; ils ont agi sans transparence, sans étayer leurs dires et sans le souci d’éviter ce nouvel assassinat. Une désinvolture peu commune et une déconsidération totale des citoyens qui ont eu l’impression que certains dirigeants empêchaient la vérité de se faire jour.

Après le meurtre de Mohamed Brahmi, un mélange d’horreur et de fascination s’est emparé de l’esprit du Tunisien, peu habitué à une telle violence. La majorité des Tunisiens a consacré ces derniers jours aux marches de protestation et aux sit-in et les télévisions tunisiennes, publiques et privées, ont dédié presque tout le temps d’antenne à la couverture de l’événement.

Nous avons perçu de la part des invités de tous bords politiques le même son de cloche, suivant une triste tendance à la communion dans le malheur.

L’écoute attentive et parfois enthousiaste nous a révélé les principales caractéristiques du débat politique en Tunisie. La réflexion et l’expertise n’étaient pas de mise, les invités des plateaux, curieusement choisis presque exclusivement parmi les représentants de la classe politique, ont souvent fait appel aux sentiments et à l’émotion et répété les doléances convenues sans arriver à nous enchanter ni à nous instruire. Aucune habileté dans l’analyse de l’événement, aucun éclairage sur la personnalité de la victime, aucune recherche sur les auteurs ou commanditaires éventuels de ces crimes, aucune information sur des assassinats politiques similaires ; aucune propension à fouiller, à approfondir. Nos observateurs, choisis commodément étaient peu enclins ou aptes à l’analyse. Poussés sans doute par le souci inconscient de profiter au mieux de la ferveur du moment, ils ont fermé leur esprit à tout ce qui aurait pu les détacher du présent ou les tourner vers l’avenir.

Pour faire bonne mesure avec le deuil et l’ardeur ramadanesque, nous avons eu droit à une dévotion exacerbée, chaque invité se sentant obligé de dire qu’il a la foi et n’accepte pas qu’on lui en apprenne en matière de religion ou d’insister que le martyr Mohamed Brahmi était musulman pratiquant et a accompli plusieurs fois le pèlerinage. Quelques beaux parleurs et conscients de l’être ont terminé parfois leurs longues tirades avec un regard d’intelligence vers la caméra, l’air de dire: n’ai-je pas été brillant?

 

Catharsis ou retour à la case départ ?

Nous gardons tout de même de ce long week-end, entre le petit écran et les rassemblements d’un Bardo, devenu emblématique, quelques images qui inquiètent et d’autres qui mettent du baume au cœur. Les élus réfractaires de l’Assemblée nationale. L’intervention insipide du Président de l’ANC. Les villes, dont Sidi Bouzid, qui se sont mises en dehors de l'autorité. Cette désobéissance civile appliquée prépare-t-elle inexorablement des affrontements civils ou la belle catharsis des derniers jours sera-t-elle suivie des déconvenues habituelles qui marquent le retour à la case départ ?

Retenons aussi ce débat démocratique aléatoire qui contient un appel confus au changement sans en expliciter les contours: un gouvernement de salut, une direction de technocrates, un comité de sages, un recours aux personnalités qui auraient de la compétence et de l’expérience. Que signifie cette reconnaissance de l’échec des velléités démocratiques, sinon un appel profond à un chef qui a de l’ascendant, qui en impose, qui prenne des décisions infaillibles et qui veille à leur exécution ? On sait à quoi correspond ce genre de sauveur dans l’imagination populaire.

Déjà l’attitude vis-à-vis de l’UGTT, considérée comme une force incontournable, avec laquelle il faut composer, est ambiguë. Chaque parti se doit de lui faire sa révérence. Sans contester la voie politique qu’elle a prise, il me semble qu’elle n’aurait pas dû appeler à la grève du 26 juillet…

Une autre impression ressentie au courant des derniers jours. Jusque-là j’ai cru que le parti au pouvoir pouvait convaincre malgré ses échecs, parce que, face au désarroi des partis de l’opposition, à leurs programmes souvent peu persuasifs, les partis islamistes ont le seul programme bien ancré dans l’imaginaire populaire et dans le passé ; leurs promesses ne supposent une œuvre à accomplir et se conjuguent avec le fatalisme, la résignation et la récompense divine.

Les islamistes semblent toutefois victimes, aujourd’hui, des forces qu’ils ont mises en branle. Après la déroute des dernières années, un nouveau rapport de force est en train de s’accomplir ; même les laïcs ont compris qu’il fallait jeter du lest en endossant le rôle de l’islam mesuré.

Le mois de ramadan aidant, nous assistons au retour de la bonne vieille religion pratiquée sainement, une religion qui recouvre soudain sa fonction traditionnelle et qui rassemble sans exclure. Peut-on en conclure qu’en Tunisie, l’Islam politique ne semble pas avoir de beaux jours devant lui ?

Par Lotfi Essid

 

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