Qu’est devenue l’église du néo-libéralisme? (1)

Par Hakim Ben Hammouda

Cette question, beaucoup peuvent se la poser aujourd’hui concernant l’école de Chicago qui a, depuis le milieu des années 1940, illustré le néo-libéralisme le plus radical dans le champ économique. Les choses sont-elles restées en l’état et les convictions sont-elles restées immuables comme c’est le propre de toutes les religions et les croyances? En effet, depuis quelques années on a l’impression que le néo-libéralisme prophétisé par les héritiers de Friedman à l’Université de Chicago a quitté le domaine de la science pour investir le domaine des croyances et des dogmes! La crise a-t-elle été à l’origine d’une grande prise de conscience de la part de ces idéologues et les a-t-elle emmenés à revoir leurs convictions et leurs croyances dans le marché, ainsi que la capacité de la main invisible à résorber toutes les difficultés et à assurer un fonctionnement des économies? 

Ces interrogations sont importantes dans la mesure où l’Université de Chicago a représenté la grande citadelle du néo-libéralisme. Au moment où le champ de la réflexion économique s’est converti au keynésianisme et à l’interventionnisme des pouvoirs publics, c’est autour de Friedman, dans cette université, que se sont réfugiés les néo-libéraux et les adeptes de l’utopie du libre marché en attendant des jours meilleurs! Ce fut une longue traversée du désert pour les néo-libéraux de tout poil car les recettes keynésiennes ont donné d’importants résultats! Et, le modèle de l’État-providence qui a prévalu après la victoire sur la fascisme et la fin de la seconde guerre mondiale a eu de grands succès. En effet, le contrat social-démocrate mis en place qui liait les gains de productivité aux hausses des salaires a permis aux pays développés de connaître l’une des périodes de forte croissance que l’on appelle aujourd’hui non sans nostalgie «les trente glorieuses».

Il était alors difficile de critiquer le keynésianisme et ses politiques économiques interventionnistes! Il ne restait plus alors aux néo-libéraux que de se serrer les coudes autour de Friedman à l’Université de Chicago, qui avait pris les allures d’une citadelle assiégée! Et, il en fut ainsi durant près d’un demi-siècle! En effet, le modèle de l’État-providence commençait à s’essouffler dès le milieu des années 1970 et les vieilles recettes keynésiennes ne fonctionnaient plus! Face aux fluctuations économiques, le maître de Cambridge avait recommandé à ses héritiers de faire usage des politiques de relance de la demande avec les politiques fiscales! Or, ces réponses ont été entreprises dans les années 1970 par les pays développés confrontés à une baisse de la croissance et à une hausse du chômage! Cependant, ces politiques n’ont pas donné les résultats escomptés et le chômage a continué de progresser et pour démentir encore plus les recommandations de Keynes, il s’est accompagné de l’inflation!

C’est en plein essoufflement du modèle de l’État-providence et au moment de la déroute des politiques économiques traditionnelles et d’inspiration keynésienne que les néo-libéraux vont lancer leur contre-révolution néo-libérale. Cette contre-révolution va s’attaquer à l’héritage tous azimuts à l’héritage théorique du maître de Cambridge et à ses choix de politique économique! Mais, surtout ils feront de l’interventionniste publique et l’activisme des pouvoirs dans le domaine économique leur principale cible! Tous les maux des économies modernes proviennent de l’interventionnisme de l’État qui doit céder sa place désormais au marché, capable selon les prophètes des temps modernes de réguler l’ordre marchand! Friedman, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1976, sera dépassé par des jeunes loups comme Rober Lucas, prix Nobel d’économie en 1995, qui considère que le gardien du temple a fait preuve de trop d’indulgence vis-à-vis de l’ennemi pour une contre-révolution radicale! Ils vont investir le champ de la réflexion économique d’une série d’hypothèses dont la rationalité des anticipations des agents économiques qui stipulent que les agents prennent à tout moment des décisions rationnelles tenant compte de toutes les informations disponibles. Un autre locataire de Chicago, Eugène Fama, qui est l’un des rares à n’avoir pas eu la distinction suprême du Nobel en dépit de toutes les campagnes en sa faveur, apportera sa contribution dans cette contre-révolution en défendant l’hypothèse de l’efficience des marchés qui assurent un fonctionnement stable à la finance moderne! 

Cette contre-révolution dans le champ économique va nourrir celle qui se produira dans le champ politique avec la défaite des pouvoirs sociaux-démocrates et l’arrivée des droites dures au pouvoir! Ce sont les années Reagan et Thatcher qui vont commencer et les recommandations des maîtres de Chicago, dont Friedman et les jeunes loups vont trouver des oreilles attentives et un champ fertile à leurs utopies néo-libérales! Alors, ce sont les réformes néo-libérales tous azimuts avec les privatisations des entreprises publiques, la réduction du rôle de l’État et une place plus forte accordée au marché dans la régulation des économies capitalistes! Cette première génération de réformes sera complétée par une seconde dans les années 1990 qui va se concentrer sur la libéralisation des marchés financiers. Ces années vont ouvrir l’ère de la finance insouciante, de l’aventurisme des traders, des bulles financières et des crises financières à répétition!

 

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