Qu’en disent les stratèges ?

Par Peter Cross (de Londres pour Réalités)

Avec l’infernale fatalité d’une tragédie grecque, un quatrième navire de la US Navy fait route vers la Méditerranée orientale. Le monde retient son souffle en attendant d’apprendre où se situent au juste les fameuses « lignes rouges » de Barack Obama. Pendant ce temps, a lieu dans la presse américaine un débat d’experts, d’une froideur toute clinique, au sujet de l’intérêt qu’auraient, ou non, les Etats-Unis à intervenir en Syrie. 

Eliot A. Cohen, professeur au Johns Hopkins School of Advanced International Studies, écrit dans le New York Times :

En 1994, dans ma conclusion pour l’étude officielle de la première guerre du Golfe que j’avais effectué pour l’US Air Force, j’affirmai que : « La puissance aérienne est une forme particulièrement séduisante de la force militaire, en partie parce que, à l’instar des histoires sentimentales contemporaines, elle semble offrir la possibilité de la gratification sans engagement ». Cette observation a encore toute sa validité. Elle explique l’enthousiasme de l’administration Obama pour une campagne massive d’assassinats par drone contre les terroristes d’Al-Qaïda. Et elle s’applique tout particulièrement à la possibilité d’une attaque américaine contre le gouvernement syrien en réponse à son utilisation d’armes chimiques contre les civils.

Le président Obama s’est lui-même, enfermé dans une position qu’il peut difficilement renier. Il ne peut plus feindre d’ignorer la «ligne rouge» qu’il a lui-même proclamée. […] Le fait que le gouvernement syrien a brisé, massivement, ouvertement et impitoyablement, ce tabou important semble de nature à contraindre notre président – qui se complaît d’habitude dans le rôle de celui qui met fin aux guerres – à envoyer les avions de guerre encore une fois au Moyen-Orient.

Ce sera tentant [pour Obama] de suivre l’exemple de l’administration Clinton [face à l’Irak]: on lance une salve futile de missiles de croisière, on affiche une autosatisfaction de circonstance puis on essaie de changer de sujet. Cela ne fonctionnera pas cette fois. Un régime minoritaire qui lutte pour sa survie, comme celui de Bachar al-Assad, peut résister à une poignée de bombes. […]

Pour une campagne de bombardements sérieuse, il faudra désigner des cibles sérieuses – plus vraisemblablement l’armée de l’air syrienne, […] ainsi que le système de défense aérienne et les aéroports du pays […]. Et si l’administration Obama fait le choix d’une campagne de bombardements, elle devra reconnaître certaines vérités désagréables.

Pour commencer, quelles que soient les illusions qu’entretiennent certains partisans d’une campagne aérienne, ce ne sera pas une campagne « chirurgicale ». Aucune application sérieuse de la puissance aérienne ne l’est. […] Et il n’y aura probablement pas de fin « propre ». […] Ni le gouvernement syrien ni ses parrains iraniens, ni même ses alliés russes, chinois et du Hezbollah, ne pourront simplement ignorer une campagne de bombardements. Les joueurs d’échecs dont la réflexion ne va pas plus loin que le prochain coup, finissent par perdre la partie d’une manière générale ; de même, les présidents qui pensent qu’il suffit de lancer des frappes aériennes qui dureront un ou deux jours pour remporter la victoire. […]

Malgré tout cela, ne pas agir serait, à ce stade […], intolérable.

 […]

Car le prestige des Etats-Unis est en jeu. Si Obama ne fait rien, qui prendra au sérieux ses menaces (ou ses promesses, d’ailleurs) au sérieux à l’avenir ? Ne pas agir, c’est choisir un résultat encore pire que celui qui nous attend [si nous agissons].

Et le droit international dans tout cela ? En juin déjà, Rosa Brooks, professeure de droit à Georgetown University et ancienne conseillère au State Departement, livrait son analyse dans Foreign Policy :

Imaginez que vous êtes le président des États-Unis et que vous voulez utiliser la force militaire pour intervenir en Syrie. […] Et imaginons que la Russie continue de bloquer toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui pourrait ouvrir la voie à une intervention « à la libyenne » pour protéger les civils.

Vous êtes un président qui respecte le droit international. Ou tout au moins vous n’êtes pas du style à faire ouvertement un pied de nez à la légalité internationale. […] Cela implique que, au moment de prendre la décision d’intervenir militairement en Syrie, vous voulez être en mesure de dire au monde, avec le sérieux qui s’impose, que votre intervention est légale. Au strict minimum, vous voulez être sûr que l’illégalité de votre action n’est pas flagrante au point de constituer une insulte au reste de la planète […].

Alors, est-ce possible  ? […]

Pour faire court : probablement pas.

[…]

Mais voici la carte qui bat toutes les autres : au bout du compte, le droit et la moralité, ce sont deux choses distinctes.

Comme aujourd’hui sur la Syrie, en 1999 le Conseil de sécurité de l’ONU s’est retrouvé dans une impasse sur comment répondre à la montée des violences au Kosovo. Et les Etats-Unis et d’autres Etats membres de l’OTAN sont intervenus militairement quand même – sans l’autorisation du Conseil de Sécurité – pour empêcher le nettoyage ethnique. […] Or, si dans son ensemble la communauté internationale voyait bien que l’intervention de l’OTAN était, au mieux, d’une légalité douteuse et, au pire, constituait une violation flagrante de la Charte des Nations Unies et du droit international, il n’y avait presque personne pour condamner l’intervention : après tout, elle semblait avoir sauvé des milliers de vies. Même le Conseil de Sécurité lui a donné la bénédiction rétroactive, fut-ce à contrecœur.

Depuis cette époque, la « responsabilité de protéger » a gagné du terrain. Ce concept – proposé pour la première fois par la Commission internationale sur l’intervention et la souveraineté des États (CIISE), une commission ad hoc d’experts convoquée par le gouvernement canadien – est fondée sur l’idée que « la souveraineté de l’État implique une responsabilité …. Quand une population souffre gravement des conséquences d’une guerre civile, d’une insurrection, de la répression exercée par l’État ou de l’échec de ses politiques, et lorsque l’État en question n’est pas disposé ou apte à mettre un terme à ces souffrances ou à les éviter, la responsabilité internationale de protéger, prend le pas sur le principe de non-intervention ».

Tout en préconisant que toute mesure prise au nom de la responsabilité de protéger soit, si possible, autorisée par le Conseil de Sécurité de l’ONU, la CIISE admettait également dans son rapport initial de 2001 que le Conseil de Sécurité ne pouvait pas être considéré comme l’arbitre ultime et unique. Certes, il y avait un risque que certains Etats puissent chercher à instrumentaliser la notion pour justifier des guerres dont les motifs seraient tout sauf altruistes. Mais la CIISE s’inquiétait tout autant des dangers présentés par la paralysie du Conseil de Sécurité. […]

Bien entendu, en soi, le Conseil de Sécurité n’a rien à voir avec la morale. Il s’agit d’un vestige des rapports de forces internationaux à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, dont les règles de vote anachroniques et peu représentatifs trouveraient peu de défenseurs de nos jours (au-delà des cinq Etats qui en bénéficient).

Les Etats – ainsi que les institutions internationales – sont des constructions artificielles. Ce n’est pas le cas des êtres humains. A quelle légitimité peut prétendre un Etat qui s’attaque à son propre peuple ? Et à quelle légitimité peut prétendre le Conseil de Sécurité s’il ne parvient pas à agir pour empêcher les crimes de guerre et crimes contre l’humanité ?

Mais Edward Luttwak, chercheur-associé du Center for Strategic and International Studies, n’a que faire de telles considérations morales. Dans les colonnes du New York Times il affirme clairement :

L’administration Obama doit résister à la tentation d’intervenir avec plus de force dans la guerre civile en Syrie. Dans ce conflit, la victoire d’un camp ou de l’autre n’est pas souhaitable du point de vue des Etats-Unis

À ce stade, une impasse prolongée est la seule issue qui ne serait pas préjudiciable aux intérêts américains.

En effet, il serait désastreux que le régime du président Bachar al-Assad sorte victorieux après avoir maté la rébellion et rétabli son contrôle sur l’ensemble du pays. L’argent, les armes et les agents iraniens ainsi que les troupes du Hezbollah sont devenus des facteurs importants dans les combats, et le triomphe de M. Assad contribuerait considérablement à la puissance et au prestige de l’Iran chiite et du Hezbollah – ce qui constituerait une menace directe à la fois pour les pays arabes sunnites et pour Israël.

Mais une victoire rebelle serait aussi extrêmement dangereux pour les Etats-Unis et plusieurs de ses alliés en Europe et au Moyen-Orient. Car des groupes extrémistes, dont certains affichant des liens avec Al-Qaïda, constituent désormais la force combattante la plus efficace en Syrie. Si ces groupes rebelles sortent victorieux du conflit, ils essaieraient sans aucun doute de former un gouvernement qui serait hostile aux États-Unis. De plus, Israël ne serait plus assuré de la tranquillité sur sa frontière nord avec les djihadistes triomphants en Syrie. […]

Un pas décisif dans un sens comme dans l’autre mettrait en danger les Etats-Unis. A ce stade, l’impasse est l’unique option politique viable qui nous reste.

P.C

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