Mutation sociale de l’éducation sentimentale

Par Khalil Zamiti    

En mal de connivence et oppressé par l’insoutenable poids du secret, mon voisin me livre une étrange confidence. Il narre, sans fard, ce témoignage intime et dense : Affublée d’à peine la vingtaine d’années, une jeune fille ni vue, ni connue auparavant me téléphone :

« je suis l’amie de Hana, je m’appelle Amel et je voudrais vous voir »

« Pourquoi ? »

« Vos yeux »

Au sommet d’un si grand nombre d’années comment résister à une invite aussi explicite ? La jeunette à la voix fluette paraissait fin prête à m’écouter lui conter fleurette. L’échange de mots continue donc à rouler sur l’autoroute vierge du moindre doute. Presqu’amoureux d’avance je poursuis l’itinéraire imaginaire de la romance :

« quand veux-tu qu’on se voit ? »

« Maintenant »

« Oui et à quelle heure ? »

« Je serai au bout de l’avenue Bourguiba, sous l’horloge, à midi »

« Ok, mais comment te reconnaître ? »

« Je porte un chemisier de couleur orange »

« Très bien, je viens »

 

Une police complice

Au moment où je ralentis devant le feu vert pour ouvrir la portière, la policière à juste titre autoritaire, me dit d’avancer. Amel accourt, monte et la préposée à la réglementation de la circulation nous sourit. Inattendu chez ma payse rétribuée pour verbaliser. Ce léger sourire voulait dire « je vous ai compris ».

J’aime la police complice de mes délices en ces temps où sévissent l’inquisition et ses tenants munis de bâtons. Aussitôt Amel campée à mes côtés je lui dis sans façon : « Il fait trop chaud dehors, voudrais-tu venir à la maison ? ».

« Ah non, pas tout de suite. Allons voir la mer ».

De nature docile eu égard aux personnes subtiles, je prends la direction de Salambo où la fille d’Amilcar mourut  « pour avoir touché le manteau de Tanit ». J’aime plonger dans cet univers où jadis les femmes exhibaient leur péplum et je propose à ma reine d’aller admirer les remous, les loups, les poulpes et les murènes de l’aquarium.

Dans ma tête, bien ou mal faite, je songe à la pénombre où je pourrai, peut-être, commencer à effleurer les abords des seins divins et la superbe sveltesse de mon altesse. Hélas pour mes rêves embusqués, la porte était fermée.

Je roule vers les hauts de Gammarth et les présentations, d’abord éludées, peuvent débuter. Avec un fœtus d’à peine deux mois dans le ventre, Amel a engagé une procédure pour divorcer.

Chic alors, la voie est dégagée ! Elle habite à Hay Ettahrir.

Le père et le frère chômeurs de longue durée peinent à subvenir aux besoins alimentaires de la famille endettée. A la fois sournois, généreux et amoureux je glisse dans le sac à main cent dinars sans chercher à cacher mon geste ostentatoire. Un éclair heureux illumine ses yeux. Son téléphone sonne. Elle regarde l’écran et vite coupe la communication.

 

Les relations plurielles

Je ne demande rien mais elle répond au silence tonitruant de ma question : 

– « C’est l’un des types qui ne cessent de me harceler. Je vais changer le numéro de mon portable. Tout à l’heure sous l’horloge plusieurs automobilistes veulent m’aborder. Je leur fait signe de s’en aller ». Un coin du voile à peine soulevé laisse entrevoir la nouvelle situation où les occasions de rencontre surviennent à profusion et à la barbe de la « réislamisation » Les dévoués au prophète, cet envoyé spécial, voient partout et à tout moment le mal. Voici quelques six décennies pareille démultiplication relevait de l’impensé. Le père, les frères et les cousins surveillaient. Même inachevée, la transition est passée par là.

C’est la faute, entre autres, à Bourguiba, ce lecteur de Vigny, Victor Hugo ou Voltaire.

Pour vivre, dans sa chair, la transformation, il faut avoir vécu longtemps. Et maintenant, pour les salafistes impénitents, le portable où la jeune fille découvre le compagnon inséparable incarne le diable. Quatre ou cinq jours plus tard, mon téléphone sonne : 

« je suis l’amie d’Amel, je m’appelle Wijdane et je voudrais vous voir. Pouvez-vous m’aider à soigner mon père et je vous donnerai tout ce que vous voudrez ».

Ibn Khaldoun avait raison. Le soir j’appelle Amel pour lui demander si elle connaissait Wijdane. Elle me répond :

« Méfie toi d’elle. Son père n’a rien. C’est une suceuse  d’argent ».

 

La chasse à l’homme

Le lendemain après-midi mon portable sonne. Je vois la personne devant le café « La Rosa ». 

La jeune femme dit : « Ce n’est pas Amel qui vous a parlé hier, c’est moi. Je suis sa sœur et je m’appelle Maram. Mais comment me trouvez-vous ? Préférez-vous Amel ou moi ?

Vous êtes libre de choisir. J’ai une fille de cinq ans et je suis divorcée ».

Avant de partir elle me dit : « Je n’ai même pas de quoi prendre un taxi pour aller chez moi. Pouvez-vous me dépanner ? »

Boileau avait raison. Lui aussi, « le vrai ne peut quelquefois n’être que vraisemblable ». 

Crénom ! C’est la chasse à l’homme ! L’arrache du voile par le « combattant suprême » préfigure ces cas extrêmes. Elle annonce l’allure altière, la franchise exemplaire et l’audace guerrière des chasseresses prêtes à lutter seules sans même avoir encore besoin de jouer aux rouées pour déjouer la brutale « politique du mâle » mot de Kate Millet. La transition de la femme-objet à l’homme traqué, si partielle et relative soit-elle, illustre une profonde vérité. Les statuts féminin et masculin ne procèdent guère de je ne sais quelle nature, ils relèvent de la culture. Ces relations plurielles outrepassent l’antique vision de l’éducation sentimentale et sexuelle. Un monde nouveau apparaît avant même de l’avoir pensé.

 

Lutte pour la vie

Chacun sacrifie l’hypocrisie sur l’autel de son intérêt bien compris par lui. Cet égocentrisme fuse d’un lieu social où prospèrent la déculturation et la misère. Les ravages du capitalisme sauvage à l’échelle mondiale, renvoient aux calendes grecques, la prise de l’humain pour l’unique fin. Quelle conclusion tirer de ces curieuses et nombreuses relations soi-disant amoureuses ? Par une espèce de mensonge adressé à soi, tant le narcissisme fait loi, le naïf prend une question d’argent pour une histoire d’amour. A l’aval de ces mini-drames je suppose un réseau de jeunes femmes à la fois solidaires et pas.

Une incorrigible ambiguïté imprègne et accompagne le parcours de mes détours. Après la prise de risque, le surplomb de ces dédales par la pensée, découvre la voie de la sagesse et aboutit à la paix de l’esprit.

K.Z.  

 

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