Mettons fin à la fuite en avant !

 

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Il y a trois semaines, je me demandais dans les pages de REALITES si Ennahdha était à même d’éviter à la Tunisie de prendre le chemin du drame égyptien, en précisant les conditions impératives pour éviter un tel drame. Au lieu de tirer les leçons de l’expérience égyptienne pour épargner au pays de sombrer dans la violence en recherchant le consensus nécessaire à l’adoption, dans les plus brefs délais, de la Constitution et mettre sur pied l’instance qui doit préparer et superviser les prochaines élections, Ennahdha a continué à jouer avec les nerfs de la société en revenant chaque jour sur les engagements pris la veille et en tenant à faire passer leur loi d’exclusion pour soi-disant « immuniser la Révolution ». En effet, aux demandes de la jeunesse, de la société civile et de l’opposition exaspérées par les louvoiements du pouvoir et les manœuvres par lesquelles il cherche à prolonger la transition afin de se donner le temps de s’emparer par tous les moyens des rouages de l’État au détriment des attentes du pays, Ennahdha a franchi un nouveau pas dans le cynisme : elle a appelé à une manifestation pour défendre une légitimité qu’elle a trahie et usée dès le départ en revenant sur tous ses engagements avant et après les élections de 2011 ; le président de son groupe à l’ANC, Sahbi Atig, est allé jusqu’à menacer de mort tous ceux qui oseraient remettre en cause cette légitimité et appeler à un « tamarrod » comme en Égypte. Les autres dirigeants d’Ennahdha, dont en premier lieu Rached Ghannouchi, ont entonné le même discours sur le nécessaire respect de leur légitimité ; les milices des autoproclamées Ligues de protection de la Révolution sont ressorties, avant terme, du silence que leur a imposé la justice par la suspension de leurs activités jusqu’à ce qu’elles « régularisent leur situation », pour promettre l’exécution des menaces proférées par Sahbi Atig. Cette arrogance n’a fait qu’ajouter à l’exaspération de secteurs de plus en plus larges de la société qui ne peuvent plus supporter les conséquences de la politique d’un pouvoir qui a échoué sur tous les plans : sécuritaires, économiques, sociaux, diplomatiques, culturels, etc.

Dans ce climat de tension extrême, et moins de six mois après l’assassinat de Chokri Belaïd, les mêmes criminels, avec la même arme, ont assassiné, de la même façon, le constituant et leader du Courant populaire, Mohamed Brahmi, le 25 juillet, jour de la fête de la République. C’est le discours de haine et de violence qui a encouragé les criminels à commettre ce nouvel assassinat contre un élu qui venait de rejoindre les rangs du Front populaire, dont Chokri Belaïd était l’un des leaders les plus appréciés, et d’annoncer sa volonté de démissionner d’une Assemblée qui a failli. En prenant cette décision et en apportant son soutien au soulèvement en Égypte et aux jeunes qui appellent, en Tunisie, à la révolte pour renouer avec les objectifs de la Révolution et avec l’aspiration démocratique et sociale qui l’a portée, Mohamed Brahmi est devenu une cible privilégiée de la violence promise par Sahbi Atig et exécutée par les terroristes qui ont bénéficié de la protection et de la complaisance des dirigeants de son parti.

Contre ce crime, la colère populaire atteint un nouveau seuil de rejet d’un pouvoir qui continue à ignorer ses aspirations. Des sit-in dans tout le pays demandent la dissolution de l’ANC et la mise en place d’une instance pour parachever la Constitution, la démission du gouvernement et son remplacement par un gouvernement de salut national, la révision des nominations partisanes à la tête des gouvernorats, des municipalités et dans l’administration. Ces revendications sont cette fois relayées par tous les partis de l’opposition et par plus du tiers des constituants qui ont suspendu leur participation à l’ANC jusqu’à la satisfaction de leurs exigences. Un front de salut national est créé regroupant tous les partis de l’opposition et les expressions organisées de la société civile. Face à cette mobilisation, le pouvoir a répondu par la répression qui n’a pas épargné les élus de l’ANC en sit-in devant l’Assemblée au Bardo. Au lieu de jouer l’apaisement et de tendre la main à l’opposition et aux expressions de la société civile, le chef du gouvernement a fait preuve du même autisme : aucune reconnaissance des échecs de sa politique et de la responsabilité de son parti dans l’impasse à laquelle il a conduit le pays ; menaces contre les terroristes que les faucons d’Ennahdha et Rached Ghannouchi en personne ont longtemps protégés en espérant s’en servir pour faire peur à leurs adversaires comme à leurs alliés, persistance dans la stratégie d’affrontement en promettant de mobiliser leurs partisans contre les sit-in et les manifestations à l’instar de ce qu’avaient fait les Frères musulmans en Égypte avant l’intervention de l’armée pour chasser Morsi. Les seules concessions qui ont été faites sont la reprise des promesses de Ben Jaafar concernant les échéances pour l’adoption de la Constitution et les élections avant la fin de l’année. Quant à la dissolution desdites « Ligues de protection de la Révolution » qui sont le bras armé de son parti, comme l’attestent à nouveau leurs attaques contre les sit-in en cours au nom de la « défense de la légitimité des urnes », Ali Laarayedh a réaffirmé la non position de son parti qui consiste à confier le dossier à la justice et à leur demander de « légaliser leur situation » ! Ce discours était une façon de jeter de l’huile sur le feu. Il n’a laissé à l’opposition que le choix entre la capitulation ou la radicalisation. Les terroristes lui ont répondu par l’assassinat de huit soldats dans le maquis de Chaambi, dans l’heure qui a suivi ce discours pyromane, en égorgeant trois de leurs victimes pour signer leur forfait.

Ainsi, tout montre qu’Ennahdha ne cherche pas à éviter à la Tunisie le scenario dramatique qui divise de plus en plus l’Égypte et oblige la population à choisir entre la dictature des Frères musulmans et le retour de la dictature des militaires, au prix d’une guerre civile dont les victimes se comptent déjà par centaines. Les alliés intérieurs et extérieurs d’Ennahdha auront-ils suffisamment d’arguments pour la détourner de cette voie dangereuse ? Les islamistes au pouvoir vont-ils enfin entendre la voix de la société que l’UGTT vient de rappeler en se joignant à la demande de former un gouvernement de salut national, de fixer des délais rapides et fermes pour les échéances de la transition et de dissoudre lesdites «Ligues de Protection de la Révolution » ? Le temps presse. Espérons qu’ils ne continueront pas longtemps à jouer avec le feu et qu’ils adhèreront au moins à ces demandes rappelées par l’UGTT.

Par Chérif FERJANI *

*Professeur de science politique à l’Université Lyon2 en délégation CNRS à l’IRMC à Tunis

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