Quelle stratégie de lutte contre l’inflation ?

 

Ridha Lahmar

Le centre de veille et d’intelligence économique de l’Institut arabe des chefs d’entreprises économiques vient de réaliser une étude scientifique sur les réalités de l’inflation en Tunisie, ses causes et son étendue ainsi que sur les mécanismes de régulation possibles.

Il s’agit d’un phénomène persistant dont les conséquences sont graves non seulement sur le pouvoir d’achat et la stabilité sociale, mais aussi sur la croissance économique à travers le niveau de l’investissement.

 

L’efficacité d’une stratégie de régulation de l’inflation implique une révision de la politique financière et monétaire, mais aussi la lutte contre la contrebande et l’économie clandestine.

 

Inflation : typologie d’un mal pernicieux et dévastateur

La définition de l’inflation a été faite comme une augmentation durable, générale et entretenue des prix des biens et des services. Le taux est généralement mesuré par le taux de croissance annuel de l’indice des prix à la consommation. Les critères et les qualificatifs retenus par les économistes sont les suivants.

Un taux inférieur à 2% de croissance par an est considéré comme une stabilité des prix.

Entre 2 et 4% d’augmentation des prix est qualifié d’inflation rampante.

L’inflation devient ouverte lorsque le taux de croissance des prix se situe entre 5 et 10% par an avec des pointes à 20%.

Au-delà de 20%, on parle alors d’inflation galopante ou encore d’hyperinflation ouverte. Les taux publiés par l’INS ne traduisent pas du tout l’inflation perçue par le citoyen.

En effet l’augmentation des prix des denrées consommées quotidiennement ou fréquemment par le citoyen n’a rien à voir avec celle de l’indicateur agrégé publié par l’INS, soit 6% en 2013.

 

L’inflation perçue dépasse largement l’inflation officielle

Il faut dire que le taux calculé par l’INS est constitué par un panier des biens de consommation essentiellement composé de produits subventionnés dont les prix sont quasiment stables d’une année à l’autre. Le taux de 6% enregistré début 2013 par l’INS résulte de l’augmentation des prix de la catégorie “alimentation et boissons” qui est pondérée et dont le taux dépasse 8%. Le prix des viandes a progressé de 13,3%, celui des huiles alimentaires de 12,7%, les légumes et les fruits ont augmenté de 11,2%, le lait et dérivés de 9,3% et les boissons de 5,5%.

Le transport et le logement ont augmenté respectivement de 11,33% et 14,03% et le carburant de 5,5%.

 

Des facteurs conjoncturels et structurels

Les experts de l’IACE justifient l’inflation par la multiplication des réseaux de contrebande, le déséquilibre entre l’offre et la demande, l’absence de contrôle économique et l’inflation importée. Parmi les causes structurelles il y a la hausse des coûts de production fin 2012 : les dépenses d’énergie, les salaires, les entreprises ont répercuté ces hausses sur le prix de vente de leurs produits.

Il y a depuis un an une dépréciation du taux de change du dinar vis-à-vis l’euro et le dollar, ce qui se répercute sur toutes nos importations, notamment les produits alimentaires et énergétiques. Les exportations illégales des produits alimentaires vers la Libye ont tiré vers le haut le prix des fruits et légumes et ont porté sur les produits subventionnés, ce qui aggrave le budget de la Caisse de compensation.

 

Les régulations possibles

Plusieurs politiques, qui doivent être coordonnées pour être efficaces, peuvent être menées selon la théorie économique afin de réduire le taux de l’inflation.

Il y a tout d’abord la politique monétaire qui consiste à agir dans le sens d’une réduction de la demande comme la limitation des crédits à la consommation.

La BCT peut agir par la hausse du taux directeur afin de freiner la surchauffe économique. Il y a également la politique budgétaire et fiscale : l’État peut encourager la production dans les secteurs où il y a hausse des prix, cela provoque une augmentation de l’offre et donc une limitation de la hausse.

Il y a la politique de change : à travers la dépréciation du Dinar s’accélère l’inflation puisque, vis-à-vis de l’Euro, il est passé de 1,97 le 9 mai 2011 à 2,13D, deux ans après. Vis-à-vis du dollar, le Dinar est passé de 1,37 à 1,62. Il y a là une perte de la valeur de l’investissement, une aggravation de l’inflation et une baisse des réserves en devises.

La politique de contrôle des prix et des salaires peut constituer une mesure d’ordre général en matière de surveillance du taux d’inflation.

 

En quoi consiste le programme concret de lutte ?

Les experts du centre d’intelligence économique de l’IACE proposent un programme cohérent et concret de mesures pour la régulation de l’inflation.

Il est nécessaire de promouvoir de façon sensible la production de denrées agricoles et alimentaires pour garantir l’approvisionnement des marchés dans des conditions normales de régularité à travers les circuits officiels et, si nécessaire, procéder à des importations circonstancielles pour réguler les prix et assurer la disponibilité des produits.

Il est également indispensable de constituer des stocks de régulation pour certains produits comme la pomme de terre, le lait et les viandes rouges pour éviter spéculation et dérapage lors des périodes de pointe de consommation.

La reconstitution du cheptel nécessaire pour relancer la production de base du lait et des viandes impose l’importation de 9000 têtes de vaches fécondes (gémisses pleines) ainsi que la mise en place d’un programme d’encouragement des éleveurs au niveau de l’alimentation du bétail.

Le réseau de points de vente témoins du producteur au consommateur mérite de devenir permanent et d’être sérieusement renforcé pour calmer les ardeurs de profit des détaillants de fruits et légumes.

Les subventions relatives à la consommation des produits de base destinés aux ménages à revenus modestes devraient être mieux ciblées et administrées. Un prix plafond doit être fixé pour certains produits de base par les autorités pour préserver le pouvoir d’achat des familles à revenus modestes, aussi bien pour les produits alimentaires que pour les produits d’entretien et d’hygiène avec un dispositif efficace de contrôle des prix.

Une politique cohérente de revalorisation des taux de rémunération de l’épargne et des dépôts à terme destinés à financer l’investissement, mais aussi à réduire la demande et à rationaliser la consommation.

Les mesures prises en octobre 2012 et relatives à la rationalisation de la consommation (réduction des crédits bancaires destinés à la consommation), méritent d’être revues.

Une surveillance stricte de nos frontières s’impose pour lutter contre la contrebande, l’exportation clandestine et les importations sauvages afin de réduire l’économie parallèle qui mine l’économie réelle.

 

Pour une révision de l’IPC

L’indice des prix à la consommation tel qu’il est présenté actuellement par l’Institut des statistiques (INS) est peu significatif des réalités du phénomène de l’inflation, trop général et non conforme au “bouquet”, car l’effectif des produits et services réellement consommés par les ménages tunisiens.

Les disparités régionales, les inégalités sociales et les différences en matière de consommation font qu’il est devenu nécessaire de mettre au point plusieurs indices de prix.

Un indice des prix par région, un indice des prix relatif à un panier de la ménagère, un indice des prix pour les ménages pauvres. Les habitudes de consommation du Tunisien doivent être prises en compte et un indice du «coût de la vie» devrait être instauré avec l’enregistrement des quantités consommées produit par produit.

Il est même proposé la création d’un «simulateur d’inflation» : il permettra à chacun, en fonction de sa propre consommation, d’évaluer l’inflation qu’il subit.

 

Ridha Lahmar

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