D’une manœuvre à l’autre

La crise politique actuelle a révélé encore une fois la capacité d’Ennahdha à accomplir des manœuvres au lieu de proposer de vraies solutions pour sortir le pays du marasme dans lequel il se trouve depuis deux ans. Une constante dans sa démarche. Mais les risques deviennent réellement importants.

 

Dimanche 25 août, à 21 h sur Nessma TV, Rached Ghannouchi accorde une interview, très attendue. Son apparition est une première en soi sur une chaine longtemps attaquée par les partisans du leader islamiste et qualifiée d’athéisme et de débauche.  L’annonce de son accord pour un gouvernement de technocrates, à la tête duquel se trouve une personnalité nationale indépendante, était une vraie surprise qui a secoué le paysage politique. Son air fatigué, affaibli et son ton conciliant, presque suppliant, lui donnait l’image d’un héros tragique qui venait implorer la clémence de l’opposition. Mais pour ceux qui connaissent bien le personnage, savent très bien qu’il s’agissait, encore une fois d’une manœuvre pour sortir de l’impasse politique dans laquelle il se trouve personnellement. Car il est actuellement en position minoritaire dans son propre parti, dont les membres les plus radicaux refusent de faire des concessions. En effet, Ghannouchi a repris de la main droite ce qu’il a donné de la main gauche : un gouvernement de compétences, oui, mais il sera constitué deux mois avant les élections, ce qui signifie qu’il sera très limité dans le temps et aura une mission précise. Autrement dit, un outil d’application des politiques tracées par le gouvernement Laâriyedh. «Exiger que le changement du gouvernement soit fait après le commencement du dialogue national et restreindre au maximum sa marge de manœuvre, revient à l’empêcher de revoir les nominations partisanes dans les rouages de l’État et de neutraliser l’administration», souligne Allaya Allani, analyste et spécialiste de l’islamisme au Maghreb. «Cette démarche est une manœuvre pour éviter la préparation d’un environnement propice à l’organisation d’élections transparentes et démocratiques», poursuit-il. 

La manœuvre est d’autant plus évidente dans la proposition de Ghannouchi que ce dernier n’a pas voulu faire de concessions sur d’autres questions sur lesquelles l’a interpellé le journaliste de Nessma TV, à savoir des concessions sur les nominations partisanes dans l’administration, ce qui revient à constater que le chef d’Ennahdha est toujours en train de chercher à gagner du temps, pour ne pas céder sur l’essentiel : le pouvoir.

Quelques jours plus tôt, il avait déjà suscité la polémique en déclarant accepter l’initiative de l’UGTT. L’opposition avait crié victoire, mais pas pour longtemps puisque quelques heures plus tard le même Ghannouchi publiait un court communiqué pour expliquer qu’il acceptait cette initiative comme base du dialogue. Précisant néanmoins ne pas être totalement d’accord sur son contenu. Les leaders de son parti se sont quant à eux chargés de préciser davantage cette énigme. Mais morale de l’histoire : aucune concession.

 

L’art de la dissimilation et du double langage

C’est presque devenu une constante dans la démarche de Ghannouchi, mais aussi de tout son parti depuis sa prise du pouvoir. La manœuvre est un art qu’ils maîtrisent et sur lequel ils fondent leur stratégie politique. Rappelons la longue polémique survenue autour de la charia début 2012. Pendant deux mois, Ennahdha a tenu tout le monde en haleine, cherchant à gagner du temps, à assouplir la position de ses bases radicales et comptant sur l’essoufflement de l’opposition. À la fin, il a cédé. Mais ce n’était qu’une bataille reportée puisque le parti islamiste a réussi à intégrer finalement les principes de la charia dans le projet de la nouvelle Constitution.

La même tactique a été utilisée lors du meurtre de Chokri Belaïd. Alors que le pays bouillonnait pour savoir qui était derrière l’assassinat et aspirait en même temps à un changement de gouvernement, Ennahdha  a laissé pourrir la situation. Pendant des semaines et des semaines, en refusant d’accepter l’initiative de Hamadi Jebali, ex-Premier ministre qui proposait un gouvernent de technocrates, le poussant jusqu’à la démission, pour ensuite consentir à neutraliser les ministères de souveraineté. Ont suivi les différentes initiatives de dialogue menées par l’UGTT et par les présidences de la République et du gouvernement, auxquelles Ennahdha, tantôt assistait, tantôt se dérobait. Mais toujours avec une seule consigne : ne jamais fournir une position claire sur aucune question, ne jamais s’engager sur quoi que se soit. 

Le parti islamiste a toujours excellé dans l’art de la dissimilation, du double langage et du jeu de mots. Une déclaration d’un de ses leaders ne peut jamais être interprétée dans un seul sens, mais dans une infinité, au gré du contexte et du rapport de forces. À chaque fois, il faut une armada «d’interpréteurs» pour nous donner le sens d’une phrase. En témoignent les multiples réactions à l’annonce de Ghannouchi de son acceptation de l’initiative de l’UGTT. Cette politique dénote un usage à outrance de la tactique, mais aussi une incapacité à élaborer une vraie stratégie politique, digne d’un parti de gouvernement. Les résidus de la clandestinité restent très forts dans la démarche des islamistes et ces derniers ne parviennent toujours pas à se rendre compte que le contexte a changé et qu’il faut, désormais, s’ouvrir aux autres et être en mesure de diriger un pays et pas simplement un parti. 

Cette stratégie de manœuvre n’a fait que les isoler davantage, instaurant un climat de non-confiance constant dans leurs rapports avec les partis de l’opposition. Même leurs alliés de la Troïka commencent à marquer leurs distances. Pour preuve Mustapha Ben Jaâfar, président d’Ettakatol et de l’ANC, a décidé de se désolidariser d’eux, en suspendant les travaux de l’Assemblée et en refusant de les reprendre malgré les pressions. 

Mais qu’est-ce qui pousse Ennahdha à manœuvrer ? 

 

Ennahdha, fidèle à ses origines

Ennahdha, étant la filiale tunisienne des Frères musulmans, ne peut déroger ni à leur idéologie, ni à leur manière de faire. «La manœuvre est au cœur de la stratégie de cette organisation internationale. Car son principal objectif reste toujours de fonder l’État islamique. Pour cela, elle est prête à le doter d’une couverture démocratique et civile», précise le chercheur Allaya Allani. La dualité est donc un fondement de la pensée des Frères musulmans. Il est clair aujourd’hui que pour les partisans d’Ennahdha la démocratie n’était qu’une technique pour arriver au pouvoir et s’y maintenir à jamais. Ghannouchi n’a-t-il pas dévoilé son projet de mettre la main sur tous les rouages de l’État de sa discussion filmée avec les salafistes ? 

Mais au-delà de la stratégie de dissimulation, Ennahdha n’a pas pu dépasser les traumatismes causés par de longues années de persécution par les différents régimes. Cela a installé chez ses adeptes, une peur des autres et une incapacité à dialoguer avec eux et à leur faire confiance. Ils se sont condamnés à s’isoler et à n’avoir que des rapports de force avec autrui. Le but principal devient alors la prise du pouvoir pour essentiellement se sécuriser et assujettir la société. Car, au fond, aussi bien les partisans des Frères musulmans qu’Ennahdha ont cette terreur du retour en prison, si jamais ils n’étaient plus les maitres du pays. Une frayeur qu’ils ne cessent d’exprimer, Rached Ghannouchi l’a encore évoquée lors sa dernière intervention sur Nessma TV.

 

La guerre interne

Reste que l’expérience du pouvoir a fait éclater les divergences au sein d’Ennahdha, plus que jamais. Une lutte continue agite les radicaux et les modérés dont on ne percevait, au début, que quelques manifestations, mais qui n’a cessé de s’approfondir au gré des crises politiques agitant le pays. Cela s’est manifesté dans les déclarations et les contre-déclarations des  leaders d’Ennahdha qui disent la chose et son contraire et qui cèdent d’une main ce qu’ils récupèrent par l’autre. L’actuelle crise politique le prouve. La violence avec laquelle les dernières déclarations de Ghannouchi ont été accueillies en dit long sur l’état d’esprit qui règne en ce moment dans le parti. Abdelaltif El Mekki, Habib Ellouz, Ali Laariyedh et d’autres ont multiplié les apparitions télé et radio pour manifester leur refus de ces concessions faites par leur chef, revenant sur tout : le gouvernement de technocrates, la reprise des travaux de l’ANC après le début du dialogue national et la loi sur l’immunisation de la Révolution. 

Le discours du chef actuel du gouvernement, lors de sa conférence de presse du mardi 27 août, a été clair : «Le gouvernement continuera son travail jusqu’au début du dialogue national qui préparera un gouvernement d’élections.»

Pas de concessions donc et retour à la case départ. On en conclut que même Ghannocuhi se trouve aujourd’hui minoritaire dans son propre parti et que pendant que lui cherche une sortie de la crise, quitte à mettre la main dans celle de son pire ennemi Béji Caid Essebssi, d’autres dans son parti, préfèrent aller jusqu’au bout dans leur entêtement. Et tant pis si le pays rentre dans une confrontation sanglante. On dit même que certains parmi le Conseil de la Choura ont menacé d’aller jusqu’à prendre les armes, si nécessaire afin de ne rien céder.

Ghannouchi s’est retrouvé au milieu, cherchant à réconcilier les exigences de ses bases et celles de l’opinion publique. D’où l’assouplissement dans ses positions et son ton presque de supplication durant son interview sur Nessma. Des sources du Front populaire affirment que ce dernier est allé jusqu’à entamer une démarche auprès de Hamma Hammami pour demander à l’opposition de desserrer l’étau autour de son parti, et ce afin de minimiser les pressions que les radicaux exercent sur sa personne.

 

Quel avenir pour la Troïka ?

Un tel climat à l’intérieur et l’extérieur d’Ennahdha ne peut augurer rien de bon pour la Tunisie. Les conditions pour commencer un vrai dialogue national ne sont toujours pas réunies. Et les faucons du parti islamiste ont montré qu’ils ne sont pas prêts à lâcher la partie. D’autre part, même la Troïka bat de l’aile actuellement. La position jusque-là intransigeante de Ben Jaâfar — ne pas reprendre les travaux de l’ANC et son insistance à respecter l’initiative de l’UGTT —,  a jeté le froid sur les relations entre Ettakattol et Ennahdha. 

Certaines voix de ce parti ont même menacé de remplacer ce dernier à la tête de l’Assemblée. 

Du côté du CPR les choses ne se passent pas mieux non plus puisque Imed Daimi, le Secrétaire général du parti s’est précipité pour dire sur Express FM que «les paroles de Ghannouchi n’engagent que lui», tout en exprimant le refus du CPR de la dissolution du gouvernement et de l’abandon de la loi sur l’immunisation de la Révolution. Si on ajoute à cela les tentatives de Ghannouchi pour trouver une sortie honorable à Moncef Marzouki du Palais de Carthage afin qu’il occupe un poste onusien, notamment, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme. 

Selon Business news, des négociations ont été entamées dans ce sens et les Européens sont prêts à appuyer sa candidature. Il est alors légitime de s’interroger sur l’avenir de la Troïka.

De son côté, l’opposition maintient la pression et continue les manifestations populaires et notamment la campagne «Irhal» dans les régions. Mais jusqu’à quand restera-t-elle unie et réussira-t-elle à mobiliser la rue ?

Le futur proche nous le dira .

 

Hanène Zbiss

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