Voyage sur l’île enchantée

Par Alix Martin

Bien peu d’entre nous sont capables de le situer exactement au large de Tabarka, dit-on. Beaucoup ne savent pas comment y aller ni même s’il est permis d’y aller ! L’archipel de La Galite garde tout son charme d’îles du bout du monde : les îles enchantées.

 

Les prémices

Les renseignements, le statut administratif de La Galite sont assez confus : c’est sans doute un «territoire placé sous l’autorité de l’armée» et il faut, d’une part, appartenir à une association «scientifique» ou «culturelle», d’autre part, obtenir la permission de s’y promener. Sinon, comme pour beaucoup de curieux, l’Administration tolère qu’on y débarque sur le rivage, qu’on s’y baigne, qu’on s’allonge et qu’on pique-nique sur la grève.

Il existe, à Tabarka, des «entreprises» qui disposent de bonnes barques, de quinze à vingt mètres de long, dotées de banquettes protégées du soleil par des toiles et équipées de deux moteurs diesels de 200 CV environ. Mais comme l’insonorisation n’a pas été prévue et qu’il faut environ 3 heures pour aller à La Galite, le voyage est assez «assourdissant» !

Mais, dans la bonne humeur, la dureté des banquettes en bois, le vrombissement des moteurs et même les embruns, les jours où la brise souffle face au bateau, n’empêchent ni les conversations, un peu hurlées, ni les rires.

À la sortie du port de Tabarka, les «voyageurs» mitraillent littéralement les chalutiers rangés le long de quai, quelques instants plus tard, le fort génois perché sur son rocher et enfin la ville toute entière, étendue sur la pente de collines verdoyantes.

Dès le départ, les goélands argentés vous tiennent compagnie. Ils mettront plusieurs minutes à s’apercevoir que ce n’est pas un bateau de pêche d’où vont tomber des morceaux de poissons. Tout autour, la mer, d’un bleu marine parce que tout de suite profonde, scintille au soleil encore oblique : il faut partir tôt pour disposer d’un maximum de temps sur l’île. À l’arrière du bateau, un superbe sillage d’argent bouillonne, s’évase et s’estompe.

Tabarka s’efface lentement. Mais on distingue mieux, tout d’abord, les belles plages de sable qui s’étendent vers l’Est jusqu’au vaste triangle de l’embouchure de l’Oued Zouara. En même temps, le djebel qui domine Cap Negro se précise, tout noir, parce qu’il est boisé et à contre-jour.

Tiens ! Cet oiseau, plus trapu qu’un goéland, au ventre clair, au dos marron clair et aux immenses ailes bordées de gris sombre est un puffin cendré. Ils viennent en Tunisie, uniquement, parait-il, pour nicher à Zembra. Nous pensions qu’ils étaient repartis vivre sur l’Atlantique, dès mi-juin. Nous nous trompions : il y en a beaucoup qui viennent planer à quelques à quelques mètres du bateau, mais entre leurs glissades ininterrompues, au ras des flots et les mouvements de la barque, il est, hélas, impossible de les photographier.

Un peu plus tard, on devine dans le lointain le phare de Cap Serrat, perché sur sa colline d’un gris fuligineux dans le lointain. Derrière elle, des crêtes de monts tranchent sur l’horizon. Il est assez difficile de discerner le djebel Chitane, en dents de scie, voisin de Sidi Mechrig, même s’il est plus proche.

Soudain, l’archipel se rapproche. On distingue parfaitement maintenant Le Galiton au dos arrondi et La Fauchelle : une canine rocheuse. Là-bas, la silhouette caractéristique de l’île principale : de gauche à droite, une crête presque rectiligne d’abord, qui s’affaisse juste avant de former une pointe finale.

Tiens ! Ces goélands au bec rouge sont aussi des nicheurs de Zembra : des goélands d’Audoin. Ils sont assez rares, paraît-il. Mais nous n’avons pas vu une seule mouette.

Ça y est, une dernière manœuvre nous permet de rentrer dans ce qui était un tout petit port. La jetée Sud est au trois-quarts détruite. Quelle tempête poussée par un sirocco a pu avoir cette violence ?

 

Promenade sur la galite

Nous débarquons dans la seule baie de l’île. Ailleurs, les collines du «Bout de Somme» : la colline principale ou «La Garde» : la «dent» terminale, dévalent en pente raide et rocheuse, du haut de leur 400 mètres d’altitude, jusque dans la mer dont la ligne des 20 mètres de fond longe l’île.

Tout le monde est séduit par la mer turquoise qui borde la plage, mais, courageusement, on entreprend la découverte de l’île qui commence par une pente raide, dès le quai du port.

Petit à petit, nous grimpons entre un talus pierreux qui recèle, là, les vestiges d’un moulin antique entre deux pans de murs, là, d’énormes figuiers, témoins d’une ancienne occupation humaine : avant que la nationalisation des terres agricoles, en 1964, n’ait fait partir des habitants italo-français.

Une maison bien entretenue émerge d’un bouquet de palmiers. Parmi les soldats, les seuls occupants de l’île actuellement, l’un se penche à une fenêtre et nous salue. Quelques chèvres, dans un enclos, bêlent à notre passage. Le soleil est haut, la pente raide et les arrêts à l’ombre de beaux oliviers se font plus longs. Nous traversons un petit bois de jeunes pins qui nous offrent une ombre fraîche et nous débouchons sur «la plaine» : les quelques hectares plats de terre cultivable. Ils semblent abandonnés à la «folle avoine» et aux touffes de Dis qui entravent la marche vers les quelques tombes, encore bien entretenues – par qui ? –, de l’ancien cimetière.

Certains ont proposé d’aller jusqu’à ce que l’on nous a présenté comme étant la maison habitée par le Président Bourguiba, lors de sa déportation dans l’île. Mais la perspective de 2 à 2,5 kilomètres de marche – et autant pour le retour – en suivant la crête, en zigzagant entre les touffes de Dis et en se glissant entre les troncs et les branches des arbustes, en plein midi, alors que la mer, en bas, se fait si tentante, que le pique-nique attend sur le bateau, a raison des plus vaillants.

Un retour plutôt lent, mais joyeux, soutenu par la vision de la mer, plus proche à chaque pas, a éparpillé les marcheurs en une longue file. Les uns ont cueilli des brassées de thym. D’autres ont ramassé des morceaux de granit très clair – l’île est-elle volcanique ou non ? –, d’autres encore ont pris des dizaines de photos et tout le monde a déjeuné à l’ombre, sur le bateau, avant une longue baignade fraîche sur une plage inondée de soleil.

Comme le départ a été «dur», heureusement, le raïs qui n’en est pas à sa première traversée, nous a offert une longue «promenade» à petite vitesse, tout le long de la Côte Sud, très près de la grève, puis à ras des îlots de la Fauchelle : une dent rocheuse nue et du Galiton qui porte un phare automatique, car ces deux îlots sont des réserves naturelles intégrales. Des myriades d’oiseaux accompagnaient le bateau. Et puis le grondement puissant des moteurs a annoncé le début du retour.

Une bonne brise soulevait une petite houle et brodait, d’une écume d’argent, la mer d’un bleu «profond». L’étrave, que précédaient puffins et goélands, soulevait des embruns. Les bouillonnements du sillage, d’un blanc éclatant, rattrapaient parfois le bateau et s’épanchaient sur l’arrière du pont.

Et puis, dans la «poussière d’or» du soleil couchant, d’abord les collines, puis les maisons blanches, enfin la citadelle de Tabarka, sont venues vers nous.

Un peu «ivres», les premiers pas mal assurés, la tête encore pleine du grondement des moteurs, nous avons débarqué. Curieusement, chacun gardait pour soi, ses impressions comme trop «intimes» pour être formulées. 

 

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