Un scandale qui sent la mal-gouvernance

Surnommé Adel Galaxy, l’auteur du scandale financier qui vient d’éclater est un véritable problème d’opinion publique, car il a provoqué la ruine de plusieurs milliers de victimes “consentantes” et a donné lieu à des réactions violentes : saccages des maisons et des biens appartenant à l’accusé, manifestations devant le tribunal et le siège de “Yosr development.”

Il est significatif d’un dysfonctionnement des organes de contrôle et d’un affaiblissement de l’autorité de l’État.

 

 

La place financière de Tunis n’a rien à envier à celle de New York puisque le scandale financier qui vient d’éclater, celui de Yosr development, ressemble à s’y méprendre à celui de l’affaire Bernard Madoff.

Le gérant de Yosr a en effet copié la pyramide de Ponzi. Certes Adel Dridi n’a pas réinventé la roue, mais il a exploité la crédulité de dizaines de milliers de citoyens, amateurs de gains fabuleux et rapides, sans impôts ni taxes. Les conséquences sont dramatiques pour les victimes qui ont tout perdu, certaines ont vendu leurs biens ou contracté des crédits bancaires pour confier leurs fonds, parfois des dizaines de milliers de dinars, à un escroc qui joue la comédie. Ce qui est surprenant, c’est que les protestations orageuses des victimes se poursuivent depuis deux semaines dans la rue malgré l’arrestation de l’accusé.

La colère et la déception des victimes sont à la hauteur de la confiance placée en cet apprenti-sorcier qui a dépouillé des dizaines de milliers de déposants naïfs, aveuglés par l’ambition de gains miraculeux et rapides.

Le risque de tromperie n’a été ni évalué ni pris en considération, pas l’ombre d’un doute sur la solvabilité de la société, aucune garantie autre que celle d’un bout de papier ; les essais sur de petites sommes ayant été concluants, on pousse l’aventure plus loin alors qu’il s’agissait d’un appât.

On s’engage à fond : la fortune est au bout du chemin. L’aventure s’arrêta net un jour : à la fermeture du bureau.

 

Odeur d’arnaque

Tout d’abord une enseigne commerciale alléchante “Yosr Development” c’est-à-dire “la prospérité du développement”, mais pour qui cette prospérité ? Celui qui dépose son argent pour ne plus revoir ni le capital ni les intérêts ? C’est plutôt une antiphrase.

Ensuite le statut juridique de SARL qui, comme son nom l’indique, limite la responsabilité de son gérant au capital investi dans la société sans engager ni ses biens personnels ni ses participations dans d’autres entreprises.

Ce statut est généralement réservé aux petites entreprises dont le capital ne dépasse par 10 ou 20.000 DT et non des sociétés financières qui brassent des dizaines de millions de DT.

La tromperie est évidente lorsque le gérant de “Yosr” propose à ses clients des profits fabuleux, soit le double des fonds déposés au bout de quelques mois.

Il n’y a aucun secteur d’activité économique légale qui permet de générer des bénéfices aussi élevés en un laps de temps aussi court, à l’exception, peut-être, du trafic de drogue ou bien celui des armes.

Par ailleurs, le gérant a toujours refusé de divulguer le secteur dans lequel il investissait les capitaux déposés par les clients, parce qu’effectivement la nature de son activité, “c’est la tromperie”, la fraude, sinon le “déplacement des capitaux de la poche des clients à la sienne propre.

En somme, Adel Dridi exerçait le métier de banquier sans agrément, ni garantie, sans respect des critères et des normes de la profession et en escroquant ses clients, une usurpation de qualité ruineuse pour la majorité des victimes.

 

Des capacités exceptionnelles de persuasion     

Afin d’abuser de la bonne foi et de gagner la confiance de plusieurs dizaines de milliers de citoyens, dont des enseignants, des policiers, des hommes d’affaires… Il faut avoir des dons de persuasion hors du commun.

En effet, si des gens ont vendu leur voiture ou leur appartement, s’ils ont contracté des crédits bancaires pour confier des dizaines de milliers de dinars à une personne physique, il faut que ce personnage possède un “don de magicien”, sinon un “bagout” susceptible “d’embobiner” les esprits les plus réticents et les plus résistants.  Adel Dridi a également un caractère de meneur d’hommes, de chef d’équipe, puisqu’il est parvenu à s’assurer le concours sinon “la complicité” de plusieurs personnes mobilisées au service de sa cause, sans difficulté particulière, 22 employés.

Il faut dire que le personnage dispose d’une forte dose de résistance aux accusations et aux polémiques, que ce soit sur un plateau de télévision ou dans le cabinet d’un juge, puisqu’il rejette les accusations d’escroquerie et affirme être capable de rembourser les plaignants.

 

Un montage financier habile et frauduleux 

Bien avant l’éclatement de ce scandale financier nous avons dénoncé le mécanisme de cette escroquerie dans notre chronique Convictions sous le titre de “La pyramide de Ponzi s’invite en Tunisie” voir Réalités n°1431 du 30 mai 2013, page 38.

Il s’agit en fait d’une mécanique bien huilée qui fonctionne à merveille jusqu’au jour où la “pyramide s’inverse”, lorsque les nouveaux dépôts deviennent inférieurs aux demandes de remboursements des anciens déposants. En effet, l’escroquerie consiste à abuser de la bonne foi des déposants : on fait croire à des épargnants crédules, avides de profits fabuleux et rapides, que le gérant de la société investit leur argent dans des activités très lucratives qui lui permettent de leur servir des bénéfices inouïs au bout de quelques mois en même temps que le remboursement du capital. Du simple au double. La publicité de bouche à oreille fait que l’engouement des épargnants est exponentiel.

Les bureaux étaient situés au premier étage du centre commercial Galaxie situé dans le quartier de Lafayette , où les déposants faisaient pendant des heures la file d’attente pour déposer des sommes modestes dès la fin février 2011.

Adel Dridi n’a pas attendu longtemps après le 14 janvier 2011 pour démarrer son commerce lucratif : vendre du rêve à des citoyens qui ont fait confiance à un inconnu, trop facilement.

En effet, au bout de quelques semaines, les premiers remboursements ont donné des ailes à Yosr development. En fait le gérant de la SARL utilisait les fonds des déposants les plus récents pour rembourser généreusement les plus anciens.

La confiance étant provisoirement établie, les montants déposés prenaient de l’altitude : de quelques centaines de dinars par personne on est vite passé à des dizaines de milliers de dinars.

Le gérant délivrait des certificats d’investissement qui en fait ne signifiaient pas plus qu’un simple reçu. Ni la valeur garantie d’une obligation, ni la valeur d’une action ou d’une part sociale d’un capital d’entreprise ou d’un quelconque fonds d’investissement.

En somme, le gérant de “Yosr” usurpait la qualité et le rôle d’une banque ou société financière sans en avoir l’agrément ni les garanties et prérogatives.

Or la rumeur d’escroquerie a fini par engendrer un sentiment d’inquiétude et convaincre les anciens déposants de réclamer le remboursement de leurs dépôts tout en dissuadant les nouveaux d’adhérer au système. C’est alors l’effondrement : fermeture et fuite. 

Où sont passés les fonds évalués entre 50 MD et 80 MD ?

L’enquête ne fait que démarrer, elle finira par dessiner puis préciser les contours de cette vaste opération d’escroquerie.

Il faut dire tout d’abord que “Yosr development” avait pas mal de frais de gestion, vu que la société avait ouvert dix agences réparties sur plusieurs gouvernorats : Tunis, Ariana, Ben Arous et Nabeul.

Pas moins de 22 employés ont été recrutés. Il y a donc des frais de personnel à payer chaque mois, des loyers à honorer, des frais de déplacements à payer au comptant.

Il faut dire que le gérant de la SARL a acheté plusieurs voitures pour ramasser les fonds, assurer ses propres déplacements et ceux de son personnel.

Selon certaines indiscrétions, il aurait également acquis des titres fonciers : achat de terrains et d’immeubles. Il reste à savoir s’il a agi à titre de gérant et au nom de la société ou bien en son nom personnel.

Toujours est-il qu’il a fait des placements qui n’ont rien à voir avec son activité quotidienne de dépôts et remboursements.

Par ailleurs il a ouvert plusieurs comptes dans les banques de la place afin de pouvoir disposer d’argent frais en cas de besoin.

Le mystère plane encore sur les intentions réelles, avouées ou non, du gérant de la société.

 

Les scandales financiers se répètent, mais changent de forme

En Tunisie, l’arsenal juridique disponible est d’une rare perfection tellement il est complexe et riche.

Il couvre l’ensemble des domaines d’activité et des secteurs de la vie courante et garnit les bibliothèques des tribunaux.

Le problème est qu’il n’y a pas de contrôle au niveau de l’application, d’où les dysfonctionnements et donc les dégâts. C’est là que réside la défaillance.

Il y a eu, il y a quelques années, la faillite retentissante de BATAM qui a laissé une ardoise de 100 MD, société pourtant cotée en Bourse avec appel à l’épargne publique et donc censée être soumise au contrôle du CME.

Les victimes ont été multiples : les industriels de l’électroménager, les actionnaires dont des milliers de petits porteurs, les banques ainsi que des centaines de salariés.

Ensuite ce fut Electro-Kallel…

Maintenant c’est “Yosr development.”

Tout cela dénote les dysfonctionnements de la part des institutions de contrôle, de surveillance et des autorités de tutelle.

Il y a eu plusieurs manquements aux responsabilités des uns et des autres, à corriger à l’avenir.

  

Une arrestation mouvementée

Il faut croire que la réalité dépasse parfois les films policiers les plus élaborés on encore les fictions les plus passionnantes de la télévision. Convocation, interrogatoire puis libération suite à des promesses de remboursement des victimes. Ensuite, promesses non tenues d’où commission rogatoire donnée à la brigade financière. Poursuite mouvementée pour une arrestation finale et l’emprisonnement de l’accusé. Mais reprenons le cours des évènements. C’est la BCT qui a finalement déposé plainte contre le gérant de “Yosr development”, au mois d’avril 2013, pour exercice illégal de l’activité bancaire après avoir diffusé des communiqués à l’intention du public afin de le prévenir contre les risques encourus.

Communiqués jugés pour le moins prudents. De toute façon les clients d’Adel Dridi sont en majorité hors d’atteinte des communiqués officiels, ce qui leur donne une efficacité tout à fait relative. Suite à une convocation du juge d’instruction, Adel Dridi s’est présenté à la justice pour réfuter les accusations portées contre lui et promettre de rembourser tous ses clients.

Interdit de voyage et astreint à ne pas quitter le Grand-Tunis, l’accusé a été libéré sur parole. Force est de constater que l’intéressé n’a pas tenu ses engagements jusqu’au mois de juin, ce qui a permis à la rumeur publique et à la suspicion de fraude et d’escroquerie de grossir, jusqu’au jour de la fermeture du bureau de “Yosr” dans le centre commercial Galaxie. Ce qui signifie sinon la faillite de l’opération, du moins la situation de cessation de paiement.

C’est alors la colère et le déchaînement de plusieurs groupes de victimes qui ont manifesté devant la BCT et devant Galaxie.

Ils ont saccagé des maisons soupçonnées appartenir à Adel Dridi et à ses parents, et ce, durant plusieurs jours.

La justice décide alors de procéder à l’arrestation du gérant de la société qui entretemps a pris la fuite.

Selon des indiscrétions parues dans la presse, les services de police munis d’un mandat d’arrêt, délivré par la justice, se sont mis à la recherche de l’accusé en fuite et ont fait preuve d’une grande efficacité.

Un piège lui a été tendu au poste de péage de Mornag, sur l’autoroute A1 Tunis-Hammamet. Au volant de sa voiture et accompagné de sa famille, Adel Dridi est arrivé dans un premier temps à éviter le piège et à s’échapper 

La poursuite a continué et l’accusé a été arrêté plus loin, aux environs de Grombalia.

Le fuyard n’a pas montré de résistance, il s’est rendu à la police qui a trouvé dans sa voiture 200.000D en espèces, ce qui prouve, une fois de plus, et sa fuite et le détournement des fonds appartenant à ses clients.

Au cours de l’interrogatoire, l’accusé a continué à nier les faits qui lui étaient reprochés, à savoir le détournement de fonds et l’arnaque financière et a promis de rembourser à condition d’être libéré.

Il a été mis sous mandat de dépôt et emprisonné à la maison d’arrêt de Mornaghia. En attendant son procès, les plaintes déposées par les victimes, groupées ou personnelles, pleuvent sur le bureau du juge d’instruction.

Des motifs d’inculpation multiples

Les chefs d’inculpation ne manquent pas : abus de confiance, escroquerie, exercice illégal de l’activité bancaire et financière sans agrément ni autorisation, détournement de fonds… Tout cela mérite d’être prouvé par des documents et des faits matériels au fur et à mesure de l’avancement de l’enquête qui vient de commencer, car les plaintes des victimes ne datent que de quelques jours.

C’est grâce à la requête déposée par les services de la BCT au mois d’avril que l’accusé a été arrêté puis relâché avant d’être arrêté à nouveau.

 

L’étendue des dégâts 

Il n’y a pas encore d’évaluation précise du montant total des sommes détournées par le gérant. Les chiffres avancés fluctuent entre 50 et 80 MD, ce qui constitue un véritable krach, d’autant plus que les victimes sont de condition sociale moyenne et ont englouti toutes leurs économies dans cette opération de tromperie.

Cette opération frauduleuse a engendré des centaines de drames familiaux et personnels pour les victimes consentantes qui ont fait confiance à une société qui exerçait ses activités au grand jour, ce qui laisse supposer, dans l’esprit de l’homme de la rue, qu’elle dispose des agréments nécessaires, ce qui était loin d’être le cas. D’autant plus que le gérant faisait signer à ses clients des engagements dont la signature devait être légalisée à la mairie, donc au vu et au su des autorités.

Selon les chiffres 50.000 à 60.000 épargnants se sont laissés grugés par cette arnaque. Il faut reconnaître cependant qu’un certain nombre d’heureux élus ont engrangé pendant les premiers mois des rendements de l’ordre de 100% en plus, net s’impôts. Il n’y a eu alors aucune plainte.

 

Les mesures prises

La justice a décidé plusieurs mesures pour préserver les intérêts des victimes.

Plusieurs comptes bancaires ouverts au nom de “Yosr development” ont été gelés pour empêcher tout retrait ou virement.

Il semblerait que l’ensemble de ces comptes totalise 3 millions de DT. Une goutte dans un verre d’eau, eu égard à la totalité des dépôts consentis par les épargnants. Les voitures de la société ont été saisies et les biens fonciers connus ont été mis sous séquestre. Le reste est à découvrir.

 

“L’espoir fait vivre”

Les victimes réclament avec insistance le remboursement de leurs dépôts : elles refusent d’admettre avoir été trompées et n’arrivent pas à croire qu’elles ont perdu une partie ou la totalité de leur fortune. Les déposants sont persuadés que l’escroc garde leur argent “bien au chaud”, soit dans des comptes bancaires, soit chez lui, à l’abri des convoitises. C’est pourquoi ils n’ont pas déposé plainte tout de suite après la fermeture des bureaux de “Yosr Dévelopment”. Les victimes consentantes de l’escroquerie du siècle ont l’espoir ferme d’être remboursés et non le désespoir d’avoir être floués. Tout cela dépend de l’actif net qui va être dégagé par la justice après inventaire des comptes, biens matériels et fonciers, meubles et voitures de “Yosr Development” ainsi que les rapports des experts qui seront saisis par le tribunal, suite à la présentation de justificatifs par les plaignants. La répartition se ferait au prorata. 

À mon avis, il n’y a pas de quoi nourrir de grands espoirs.

 

Qui est responsable ?

Dans cette affaire il y a plusieurs niveaux de responsabilités. Tout d’abord la responsabilité directe, celle du gérant de “Yosr Development”, initiateur, exécutant et bénéficiaire de l’escroquerie.

Ensuite, il y a la complicité de ses collaborateurs et salariés qui ont participé à l’opération. Quant à la responsabilité indirecte, elle est éparpillée et fragmentée entre plusieurs institutions étatiques ayant pour rôle de veiller à la légalité et à l’honnêteté des transactions financières et commerciales publiques dans le pays.

La société en question a exercé durant trente mois ses activités au vu et au su de tout le monde sans qu’il y ait protestation ou plainte de la part des autorités financières monétaires, fiscales, commerciales ou judiciaires du pays. Tant que les déposants percevaient au bout de quelques semaines le double de leur dépôt, il n’y avait aucune réclamation, alors que tous les indices convergeaient vers l’escroquerie, ce qui fait planer une suspicion, non prouvée pour l’instant, de protection de l’escroc par des autorités occultes.

 

Ridha Lahmar

 

 

 

 

La fièvre de l’enrichissement illicite

Il faut croire que la flambée de l’inflation des prix qui règne dans le pays depuis deux ans, ainsi que l’expansion impunie et effrénée de la contrebande à travers les frontières, ont engendré une fièvre d’enrichissement rapide et illicite parmi la population, notamment la classe moyenne. Ce qui a fait prendre à certains des risques démesurés

 

Médiocrité de la rémunération de l’épargne

Alors que le taux de l’inflation officielle, qui est nettement inférieur à l’inflation réelle, frise les 7%, la rémunération de l’épargne rode autour des 2% par an. C’est non seulement dérisoire, mais celui qui épargne perd de l’argent, en fait, en termes de pouvoir d’achat.

Alors comment s’étonner de voir des citoyens naïfs se faire avoir par des escrocs ?     

 

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