Qui sont les Frères musulmans ? *

“À nous l'action, à Dieu le succès”, disait Hasan al-Bannâ, un jour de mars 1928 à l'en croire, à ses premiers disciples. “Faisons un serment d'obédience à Dieu, par lequel nous serons des soldats du message de l'Islam, message qui contient la vie de notre patrie et la force de la nation musulmane. (…) Notre groupement sera en premier, et foncièrement, une idée, avec toutes ses implications et toutes les actions qui en découlent. Nous sommes des frères au service de l'Islam, nous sommes les Frères musulmans”

Voilà l'acte de naissance du mouvement islamiste égyptien, sous le nom de Frères musulmans.

 

Le crédo des Frères musulmans

Le texte suivant constitue le point extrême du fondamentalisme islamique poussé jusqu'à ses conséquences les plus rigoureuses. La force et la simplicité toute militaire de cette pensée sont celles d'un homme de foi, Hassan Al-Banna, qui fut par-dessus tout un manieur de foules.

 

1. Je crois que toute chose revient à Dieu, que notre maître Mohammad, que la bénédiction de Dieu soit sur lui, est le dernier des prophètes envoyé a tous les hommes, que le Coran est le livre d'Allâh, que l'Islam est une loi générale de l'ordre du monde et de l'au-delà ; je m'engage à m'appliquer à moi-même une partie du noble Coran, à m'en tenir à la Sunnah purifiante et à étudier la vie du Prophète et l'histoire de ses nobles disciples.

2. Je crois que la rectitude, la vertu et la science font partie des fondements de l'Islam ; je m'engage a être droit, à accomplir les rites, à m'éloigner des interdits, à être vertueux, à avoir de bonnes mœurs, à me détacher des mœurs mauvaises, à suivre les pratiques rituelles islamiques autant que faire se peut, à préférer l'amour et l'affection à la dispute et aux procès, n'ayant recours à la justice que contraint, à tirer fierté des rites de l'Islam et de sa langue, et à répandre les sciences et les connaissances utiles dans les classes de la ummah.

3. Je crois que le musulman doit agir et gagner de l'argent, que tout demandeur et toute personne qui en est privée ont un droit sur l'argent qu'ils gagnent ; je m'engage à travailler pour gagner ma vie et à épargner pour l'avenir, à verser la zakat, à consacrer une partie de mon revenu à des œuvres de bienfaisance, à encourager tout projet économique utile, à préférer les produits de mon pays et de mes coreligionnaires, à ne pas pratiquer l'usure dans quelque affaire que ce soit, et à ne pas me perdre dans les choses dépassant ma capacité.

4. Je crois que le musulman est responsable de sa famille, qu'il est de son devoir d'en préserver la santé, les croyances et les mœurs ; je m'engage à faire tout mon possible dans ce sens, à insuffler les enseignements de l'Islam aux membres de ma famille, à ne pas mettre mes fils dans n'importe quelle école qui n'enseignerait pas leurs croyances et leur morale, à boycotter tous les journaux, publications, livres, organisations, groupes et clubs qui s'opposent aux enseignements de l'Islam.

5. Je crois que le musulman a pour devoir de faire revivre la gloire de l'Islam, en promouvant la renaissance de ses peuples, en restaurant sa législation. Je crois que le drapeau de l'Islam doit dominer l'humanité, et que le devoir de tout musulman consiste à éduquer le monde selon les règles de l'Islam ; je m'engage à lutter tant que je vivrai, pour réaliser cette mission, et à lui sacrifier tout ce que je possède.

6. Je crois que tous les musulmans ne forment qu'une seule nation unie par la foi islamique et que l'Islam ordonne à ses fils de faire le bien à tous ; je m'engage à déployer mon effort pour renforcer le lien de fraternité entre tous les musulmans, et pour abolir l'indifférence et les divergences qui existent entre leurs communautés et leurs confréries.

7. Je crois que le secret du retard des musulmans réside dans leur éloignement de la religion, que la base de la réforme consistera à faire retour aux enseignements de l'Islam et à ses jugements, que ceci est possible, si les musulmans œuvrent dans ce sens, et que la doctrine des Frères musulmans réalise cet objectif. Je m'engage à m'en tenir fermement à ces principes, à rester loyal envers quiconque travaille pour eux, et à demeurer un soldat à leur service, voire à mourir pour eux […].

Le fondateur

Hasan al-Bannâ (1906-1949), d'abord instituteur à Ismailiya puis au Caire, fonde l'Association des Frères musulmans en 1927 ou 1928 et en fait, à partir de 1935, un mouvement politicoreligieux actif. Il est assassiné en février 1949 au Caire.

Bannâ excella à jouer tour à tour les cartes utiles pour son mouvement. Le louvoiement des Frères a favorisé la tendance continuelle, sous la monarchie à protection anglaise aussi bien que sous Nasser, à leur attribuer, à un certain moment, tous les actes de violence, quand, après avoir utilisé les Frères, on voulait s'en débarrasser comme autant d'échafaudages devenus encombrants. Ainsi firent, tour à tour, le roi Farouk (avec ses protecteurs politiques et religieux) de 1936 à 1941, la légation britannique de 1942 à 1946, les Officiers libres jusqu'en juillet 1952, Nasser jusqu'en octobre 1954 (Sadate, à son tour, fera de même, de 1971 à 1980). Voyons brièvement comment, à travers leurs louvoiements dans ces deux périodes, les Frères musulmans progressent et, à la fois, sont marginalisés ou réprimés.

L'organisation va avec la progression et l'une et l'autre avec l'action politique et sociale. L'année 1929 compte 4 sections ; 1932 en compte déjà 15. Le journal des Frères, en 1938, donne le nombre de 300 sections à travers l'Égypte. Cette croissance rapide est l'effet de la montée de Bannâ au Caire en septembre 1932 et, dès lors, de son orientation nette vers l'action politique en Égypte, puis également en Palestine. Il affermit son pouvoir sur les Frères, à l'occasion du congrès de 1935 qui fixe très précisément l'organisation et les tâches du mouvement après la légère crise intérieure de 1932. Une fraction, en effet, refusa de se plonger dans l'action politique. Sur sa gauche, Bannâ rompt ensuite avec une fraction activiste au fameux congrès de janvier 1939. En 1940, il y a 400 sections, malgré ces deux sécessions. En 1948, après la guerre de Palestine et les louvoiements politiques, à l'intérieur, entre le Palais et le Parlement, entre les pro-Allemands et les pro-Alliés, entre le grand parti Wafd et les petits partis ou les groupes clandestins, on compte 2000 sections.

Chaque section compte de 50 à 200 membres. En 1945, Bannâ, interrogé pour enquête, déclare au tribunal que son mouvement compte un demi-million de membres actifs. En 1946, on parle d'un total d’un million en Égypte, et un demi-million hors d'Égypte, en Syrie, Palestine et Transjordanie. En 1948-1949, certains avancent le chiffre, considérable, de 2 millions au total. Si l'on pense au nombre, peut-être aussi grand, de sympathisants et de donateurs, on comprendra l'envie qu'ils excitaient auprès des militants du Wafd et d'un groupe comme celui des futurs Officiers libres en gestation dès l'année 1936 à l'Académie militaire gratuite fraîchement créée, parmi lesquels Nasser et Sadate. En comparaison avec ce chiffre élargi qui oscillerait entre 2 et davantage, pensons simplement que le parti unique “ de masse ” de Nasser, au sommet de sa dictature en 1965, comptera 5 millions d'adhérents pour une population totale du pays presque doublée ! On ne soulignera jamais assez que tout ce qui est en gestation en Égypte à partir des années 40 est obligatoirement marqué par les Frères musulmans.

Les années 1946-1948 représentent le premier apogée des Frères musulmans. Leur importance croissante amène les gouvernements forts et policiers de Nuqrâshi et Sidqi à les surveiller de près, au moment où, tactiquement, ils se rapprochent à la fois des communistes égyptiens (en 1948) et du Wafd, aile droite de Fuad Sarag Eddine. Nuqrâshi est assassiné, fin 1948, par un jeune membre incontrôlé de l'Association des Frères. En février 1949, Bannâ lui-même tombe sous les balles, selon toute vraisemblance, d'agents de la police du pouvoir, juste après le décret de dissolution des Frères le 6 décembre 1948.

C'est que, au cours des années 40, Bannâ exigeait du roi “ de dissoudre les partis existants pour les fondre tous dans une Union populaire qui travaillera pour le bien de la nation en conformité avec les principes de l'Islam ”. Et il prodiguait ses conseils et son aide aux futurs Officiers libres, dès 1941. L'Union populaire islamique au-delà des partis devait-elle, dans l'idée de Bannâ, coïncider avec l'Association des Frères musulmans ? Chaque militant de ce quasi-parti de masse devait suivre les trois degrés d'intégration: Frère assistant, Frère affilié, Frère actif.

Les Frères devaient rester une avant-garde formée, convaincue et disciplinée, sans défaillance, combattante même. Car, au Ve congrès, en 1939, Bannâ parle d'un quatrième degré, celui des Frères combattants. Et c'est à ces derniers seulement, pas aux membres ordinaires, qu'il adresse, en 1943, sa “ Lettre des enseignements ”. À cette date, les scouts Frères musulmans — animés par un comité de l'entraînement physique — servent sûrement de réserve pour le recrutement des unités armées de la Phalange pour la Palestine et de ce qu'on appellera l'Organisation secrète. Entraînés et équipés dans des “ camps ” par des officiers ou anciens officiers de l'armée royale depuis la participation de Frères militaires ou volontaires à la révolte palestinienne de 1936-1939, ces scouts militarisés atteindraient en 1943 les 20.000 et en 1948 (au cours de la guerre israélo-arabe) les 40.000, dont un millier effectivement en armes. On comprend l'importance pour le pouvoir et pour l'opinion égyptienne des prises de position, théoriquement agressives, mais toujours pratiquement temporisatrices, de Bannâ en 1939, 1943, puis 1948. Le règlement de 1945 ne parle finalement plus que de deux stages: membres postulants et membres actifs, ceux-ci incluant éventuellement l'élite combattante des milices armées.

 

Les « Frères » et les Officiers libres

Sadate, collègue de Nasser depuis l'Académie militaire en 1936, fait connaissance avec Bannâ en 1940. Incarcéré en 1941 pour intelligence avec l'Axe, Sadate s'évade en 1944 et recourt aussitôt à Bannâ, et, dit-il, “ fournitures d'armes et entraînement se font en commun ”. Bannâ et Nasser entrent en contact en 1944, par l'intermédiaire de Sadate. Nasser est même considéré comme membre de l'Association des Frères musulmans sous le surnom d'Abd al Qâdir Zaghlûl, par le Frère qui maintiendra personnellement le contact jusqu'à quelques semaines avant la tragique cassure entre Nasser, maître absolu de l'Égypte, et les Frères, en octobre 1954, Hasan al-'Ashmâwi (à ne pas confondre avec Salih 'Ashmâwi.)

À la mort de son fondateur et maître à penser, le mouvement connaît trois tendances. La tendance conservatrice est celle du propre père de Bannâ, Abd al-Rahmân. La tendance extrémiste est celle de Salih 'Ashmâwi, qui lancera, de sa propre autorité, en janvier 1951, la revue Al-Da'wa. Une tendance médiane est inspirée par le cheikh Al-Bâqûri (futur ministre de Nasser) et par l'Officier libre Kamâl Eddine Husayn, celui que “ le complot de Qutb ” en 1965 sera supposé placer à la place de Nasser à la tête de l'État.

En octobre 1951 sont annoncées à la fois l'annulation du décret militaire de dissolution des Frères et la désignation — sous les pressions du Palais, murmure-t-on — du nouveau guide général, Hudaybi, alors âgé de soixante ans. Neutralisées par cette décision, les luttes de tendance n'en demeurent pas moins, à terme. C'est dans ce climat d'insécurité de la direction que la base agit en 1949-1953. Les silences, les lenteurs, les contradictions ou les imprécisions de la direction intérimaire puis du guide permettent aux activistes d'agir à leur guise, sans mettre en cause le serment d'obédience prononcé naguère entre les mains de Bannâ. La guérilla du Canal est dirigée par la phalange des Frères, et c'est en coopération étroite avec les Frères que les Officiers libres montent leur putsch de juillet 1952, avec succès. Mais tout est prêt pour que Nasser joue puissamment, une fois au pouvoir, des divisions entre les Frères. Pourtant, il ne réussira à s'en débarrasser, toutes tendances réunies, que par sa police, ses tribunaux militaires, ses potences et ses tortures. La “ grande épreuve ” nassérienne est, en creux, la preuve de la solidité, de l'enracinement et de la maturité d'un mouvement que Nasser, très informé de l'intérieur même du mouvement, atteignit pourtant de plein fouet à un moment critique de sa vie interne. L'épreuve ne l'épuisera pas, au contraire elle l'enrichira et le radicalisera. C'est endurci qu'il émergera des prisons et des tortures, en 1971.

L'opération du coup d'État militaire du 23 juillet 1952 sera exécutée par Nasser. Mais pour les Frères, c'était leur chose. Deux Frères étaient Officiers libres: 'Abd al-Raouf et Kamal Eddine Hussein ; Sadate et Nasser en étaient très proches, Bannâ est leur ami depuis 1941 et 1944. Il faudra deux ans à Nasser pour priver les Frères de ce qu'ils considèrent comme “ leur révolution. ” 

(à suivre)

 

 

* Dossier documentaire établi par la rédaction à partir de :

1- Olivier Carré, L'Utopie islamiste, FNSP 

2-Anouar Abdel-Malek, La Pensée politique arabe contemporaine, éd. du Seuil, 1970

 

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