Qui payera la facture ?

Les contrecoups des cinq jours de grève non annoncés et observés par le personnel de la STAM (Société tunisienne d’acconage et de manutention) dans le port de Radès sont considérables. Après la démission du PDG de la STAM, M. Anouar Chaibi, c’est au tour du directeur général de la Douane, M. Mohamed Meddeb. Quant aux pertes dues à l’arrêt du trafic du port, elles sont évaluées à des millions de dinars. Et l’histoire n’est pas encore finie. Récit

 

L’activité commerciale du port de Radès n’est revenue à la normale qu’à la suite de la démission du PDG de la STAM, Anouar Chaibi. Pourtant les premières revendications pour lesquelles la grève était annoncée étaient ailleurs. En effet, selon M. Salem Nabgha, président de la fédération du transport au sein de l’UTICA, ces cinq jours de grève seraient fondés sur une simple rumeur parue dans le journal Al Maghreb du 6 juillet 2013. Mohamed Ali Boughdiri, Secrétaire général de l’Union régionale du travail de Ben Arous, a annoncé au journal que le ministère du Transport avait lancé un appel d’offres international pour la construction et la gestion de deux nouveaux quais (8 et 9). Le ministère aurait exigé le recours à des opérateurs étrangers notamment pour la gestion de ces deux nouveaux quais. L’objectif du ministère du Transport serait la privatisation d’une partie du port de Radès ainsi que la cession de certaines activités, ce qui n’a pas plu au personnel de la STAM. Celle-ci monopolise les ports en Tunisie et gère plus de 70% des quais. Les agents de la STAM et pour répondre à cette annonce avaient entamé, sans prévenir, une grève le dimanche 7 juillet, paralysant complètement le port de Radès. Le lundi 8 juillet, des pourparlers ont commencé entre l’UGTT et le ministère du Transport. Résultat, le ministère du Transport a publié un communiqué réfutant les propos du Secrétaire régional du travail de Ben Arous. Sauf que le communiqué publié par le ministère du Transport ne portait la signature d’aucun haut responsable. C’est le bureau de presse qui a signé le communiqué, donc difficile de vérifier la véracité de ce communiqué. Les agents de la STAM, n’étant pas convaincus du communiqué du ministère, ont exigé la démission de leur PDG pour cause de non-compétence dans la gestion de la société et des conflits. Ce n’est qu’après cinq longs jours de grève que l’activité du port a repris. 

Le port, qui assure 80% du trafic des importations et des exportations nationales, a été paralysé pendant cinq jours. Pourquoi tout ce retard pour débloquer la situation ? Selon M. Salem Nabgha c’est le ministère du Transport qui a mal géré ce dossier. Le ministère n’a même pas mis en place une cellule de gestion de crise pour ce genre d’événements qui sont fréquents ces derniers temps. Les opérateurs économiques dont la situation est catastrophique ne savaient pas à qui s’adresser pour au moins s’informer sur la durée de cette grève. Pas d’interlocuteur. M. Hichem Ben Gherbel, représentant d’une multinationale dans les composants automobiles, implantée en Tunisie, a signalé que ce n’est pas la grève qui posait problème, mais l’effet de surprise. «En plus on ne savait pas à qui nous adresser pour avoir des informations sur la durée de cette grève, pour qu’on puisse prendre des mesures en conséquence».  M. Habib Maaouia, PDG d’une société totalement exportatrice de sièges automobiles, a eu l’idée de lancer un appel aux responsables sur lesondes de la radio nationale, en vain. Nous avons contacté le ministère du Transport pour nous informer, notamment sur l’appel d’offres de la construction et la gestion des deux nouveaux quais, l’attaché de presse nous a recommandés d’envoyer une demande par e-mail pour que ce soit officiel. Nous l’avons recontacté, car nous n’avons pas reçu de réponse sur e-mail, l’attaché de presse nous a informé sque le ministère du Transport ne veut pas se prononcer sur cette question. M. Gherbel nous a signalé que son entreprise, dont les partenaires sont Mercedes, Renault, Peugeot et Nissan, était obligée de passer par le transport aérien pour transporter ses marchandises. «Nous opérons à stock tendu de cinq jours. Nous pouvons couvrir le gap d’un ou de deux jours, mais à cinq jours nous devons réagir pour ne pas perdre nos clients qui sont très inquiets. Le transport aérien coûte très cher, donc nous avons travaillé à perte. Outre l’aspect financier, cela aura certainement un impact sur l’image de la Tunisie». M. Maaouia, quant à lui, a perdu entre autres une commande de 7274 sièges à 259 euros la pièce. Un cruel manque à gagner. «Nous craignons plus de dégâts» a-t-il ajouté. Cela affectera sans doute le fonctionnement des unités de production qui s’approvisionnent de matière première de l’étranger. La Chambre tuniso-allemande de commerce et d’industrie (AHK) a même contacté la présidence de la République dans ce sens, et ce, dans le but de soulever cette affaire et de débloquer la situation qui a causé d’énormes pertes pour les industriels allemands installés en Tunisie, mais aussi pour les Tunisiens. L’UTICA et la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (CONECT) se sont indignés face à de tels agissements et ont publié un communiqué attirant «l’attention des responsables sur la gravité de la situation et ses répercussions sur toute l’économie du pays tant au niveau de l’importation que de l’exportation et du fonctionnement des unités de production qui sont menacées d’arrêt de travail et donc de mise en chômage de leur personnel et de pertes de positions et de marchés surtout à l’export». M. Slah Ferchiou, grossiste, a failli perdre une cargaison de 40 tonnes de viande importées de France. Une journée aurait suffi pour que cette viande, destinée au consommateur pour le mois de Ramadan, soit avariée et jetée à la poubelle. Le risque existe toujours, puisque cette viande devrait être distribuée et consommée dans les plus brefs délais. En tout, vingt-six bateaux n’ont pas été déchargés de leurs marchandises, dont plusieurs contiennent des produits périssables. Suite à cette grève, certaines entreprises étrangères du secteur aéronautique et du câblage installées en Tunisie menacent de quitter notre pays. 

 

Pluralisme syndical et concurrence 

Une conséquence directe ou indirecte à cette grève, le directeur général de la douane, Mohamed Meddeb a présenté, lui aussi, sa démission. Suite à cette décision, le syndicat de la douane a décidé d’observer une grève. Bouali Mbarki, Secrétaire général adjoint de l’UGTT, a annoncé que les agents de plusieurs autres ports menacent également de lancer des actions protestataires. M. Meddeb a expliqué que sa démission intervient suite à son refus du projet de loi présenté à l’ANC relatif à l’activité syndicale au sein de la douane. Il a avancé que les agents de la douane doivent s’exprimer et donner des propositions et que des mesures doivent être prises pour la protection des intérêts de ces derniers. Il a, par ailleurs, ajouté qu’il s’oppose à l’activité syndicale sous sa forme la plus connue. On note la fermeture des deux unités de production de Jal Groupe,  à Menzel Bourguiba, employant 4000 personnes, en raison de la poursuite d’une grève dans une des usines et des blocages de routes, malgré les négociations avec le syndicat. Des émeutes sont survenues dans la région suite à cette décision. Les grèves se poursuivent et l’impact économique et social aussi. Le pluralisme syndical serait-il en grande partie la cause de toutes ces grèves ? La concurrence entre le syndicat hidrotique et les deux autres fraichement fondés dépassera-t-elle la conscience des syndicalistes ? Les patronats appellent les syndicats à faire prévaloir le sens de la responsabilité et de l’intérêt national. Sachant qu’il existe quatre syndicats au sein de la douane qui connaisssent des tensions basées sur l’appartenance politique et les intérêts économiques, comment peuvent-ils trouver un terrain d’entente ? 

 

Najeh Jaouadi 

 

 

La STAM 

La Société tunisienne d’acconage et de manutention (STAM) est une société publique indépendante opérant dans tous les ports maritimes de commerce en Tunisie à travers son réseau. La STAM exerce la fonction d’entrepreneur de manutention et en qualité de concessionnaire et gestionnaire du terminal à conteneurs du port de Radès et assure la totalité de l’activité d’acconage et de manutention du port de la Goulette. Dans les ports de Bizerte, Sousse, Sfax, Gabès et Zarzis elle opère aux côtés des groupements d’entrepreneurs privés de manutention. La STAM assure la manipulation de 69 % du tonnage global de marchandises transitant par les ports de commerce maritimes en Tunisie.

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