Quelques pas pas perdus dans la region de Bizerte

Par Alix Martin

Connaissez-vous bien la région de Bizerte ? Bien sûr ! L’avez-vous vraiment regardée en amateur, en amoureux dirions-nous et pas seulement vue en passant ? Alors, allons-y !

 

La nature

Verts, avec des reflets ambrés, les pins du djebel Nadhour et les oliviers, moirés d’argent, dévalant les pentes du djebel Kebir qui enchâssent le môle bizertin.

D’or, le sable des plages du Remel, de Zarzouna, de Sidi Salem et de la Corniche.

D’azur, les cieux, parfois d’un bleu roi griffé de cirrus, et la mer, marbrée de turquoise ou de jade, et lavée d’outremer à l’horizon.

Verts encore, les maquis de lentisque, émaillés des floraisons blanches des cistes et des bruyères arborescentes ainsi que les forêts couvrant les dunes du Remel, le djebel Es Sma, les collines des Mogods et des Hedhils. Lièvres, perdrix, sangliers et mangoustes hantent les sous-bois où les myrtes parfumées et les genêts d’or masquent champignons et orchidées.

D’or, les plages ; celle de Sidi Mechrig bordée de vestiges antiques, celle de Cap Serrat ourlée de lauriers rosés, celle de Ghar El Melh veillée par la Koubba immaculée de Sidi Ali El Mekki au flanc du promontoire d’Apollon. Certaines sont très connues : Raf Raf, Sounine aux flots transparents d’où émerge le croc de l’île Pilau, Ras Angela dont les bancs rocheux sont entaillés par d’antiques carrières. Bien d’autres, encore désertes, restent à découvrir de Kef Abbed à Ras El Koran.

D’azur, mouchetés d’argent, la lagune de Ghar El Melh et le lac de Bizerte, qui abritaient des flottes guerrières, et les grands lacs de barrage, refuge d’un peuple d’oiseaux migrateurs, mais qui privent d’eau douce celui de l’Ichkeul, classé patrimoine mondial.

Au fil des saisons, les paysages de la région de Bizerte changent. Une marqueterie de petites parcelles vertes puis blondes, entrecoupées de bois ou de plantations d’oliviers, couvre les collines du littoral jusqu’à Tamera la rouge et Sedjenane où nichent les cigognes.

Alternant avec des crêtes rocheuses, dénudées, fauves ou blanches, des champs exigus, de sinople puis d’or, ornent d’émaux cloisonnés les coteaux des Hedhils et les confins orientaux du Béjaoua, depuis Ghezala jusqu’au djebel Tabouna. Sur de petites exploitations familiales, l’agriculture est encore traditionnelle et l’araire fréquemment utilisé.

D’immenses tapis, de jade puis dorés, parsemés de vignobles et de grands vergers sur lesquels mousse une neige rosée, au printemps, s’étendent tout au long de la vallée de l’Oued Tine et dans le Mateurois.

 

L’histoire

De petits champs, soigneusement entretenus, ceints de cyprès, sans doute hérités des Andalous, s’étendent autour de Ghar El Melh jusqu’aux bourgs de Menzel Jemil et de Sidi Abderrahman fondées par les Émirs Aghlabides au IXe siècle. Les raisins de Raf Raf si délicieusement muscats !

Des hommes ont vécu dans toute la région depuis la nuit des temps, mais de nombreux sites ont été recouverts par la mer. D’autres sont masqués par les maquis touffus ou les forêts. Des outils de pierre taillée ont été trouvés assez souvent. Le long de l’Oued Damous, au pied du Nadhour et à l’est de Ras El Koran, ils sont caractéristiques de l’industrie atérienne datant de 30.000 ans environ. Sur un site à l’ouest de ce cap et sur d’autres, proches du Cap Blanc et de Cap Serrat, ils sont typiques de la période ibéromaurusienne remontant à 20.000 ans à peu près.

Cette présence humaine se poursuit au néolithique et des fragments d’obsidienne, venus des rivages italiens, trouvés dans les dunes du Remel, prouvent que des échanges existaient, il y a plus de 5.000 ans, entre l’Europe et le Maghreb.

Des historiens pensent que ces contacts se sont développés ensuite durant la période de protohistorique et que les « Haouanet », tombeaux rupestres creusés dans des rochers isolés ou à flanc de falaise, seraient un type de sépulture venu d’Orient via la Sicile. Mais nous n’y croyons pas.

Aurait-il existé un peuple des « Haouanet », souvent décorés de peintures pariétales et de sculptures reflétant diverses influences méditerranéennes : hellénistiques et phéniciennes mêlées à des survivances autochtones ? Ces tombeaux sont très nombreux dans la région : près de Béchateur, de Joumine et surtout au voisinage de Sedjenane. Ceux d’El Guetma, en particulier, sont creusés de niches encadrées de pilastres et d’un fronton triangulaire, mais servent de grange et de dépôt d’argile à Jemaa, la potière, un peu sorcière !

La poterie de Sedjenane semble être l’héritière d’une antique céramique berbère. Y a-t-il eu deux peuples, vivant à des périodes différentes ou deux cultures distinctes : celle des « Haouanet » et celle des dolmens ? Ces sépultures ne cohabitent qu’à Chaouach, ou sur le plateau du Goraa près de Thibar. Les deux dolmens d’Aïn El Hadjar, aux sources de l’Oued Joumine, sont les plus septentrionaux de la Tunisie.

Des promenades permettent de lire les différentes pages de l’histoire millénaire de la région de Bizerte.

Les Phéniciens de Tyr ont fondé Utique vers 1.100 av. J.-C., près de 200 ans avant Carthage, sur un site, occupé durant la préhistoire et baigné par la mer à cette époque. Utique, riche cité commerçante, a été soit l’alliée de Carthage contre le tyran de Syracuse, Agathocle, soit sa rivale durant le conflit contre les mercenaires révoltés et pendant la 3e guerre punique.

Elle est devenue ensuite la superbe capitale temporaire de l’« Africa » romaine, après la destruction de Carthage, comme semblent le prouver ses somptueuses villas aux riches mosaïques. A-t-elle été ruinée, à la fin du VIIe siècle, par les conquérants arabes qui craignaient qu’elle ne servît de port de débarquement aux Byzantins, maîtres de la Méditerranée à cette époque ?

À partir d’Utique, une petite route traverse d’abord d’anciens marais, aujourd’hui drainés et cultivés, vestiges de l’ancien golfe comblé par les alluvions de la Medjerda puis conduit au village d’EI Aousja fondé, au XVIIe siècle, par des Andalous, peut-être sur le site de l’antique Membro.

Ensuite, elle sinue entre dès haies touffues qui entourent de petites parcelles, très soigneusement cultivées jusqu’au ras des flots de la lagune et rejoint Ghar El Melh bâtie, sur ordre du Dey Mourad en 1638 par des Andalous venus en majorité de Tunis, sur l’emplacement de la Rusucmona romaine. Elle s’appelait naguère Porto Farina parce qu’elle était un important port d’exportation de blé vers l’Italie. Enserré entre la colline et la lagune, la médina de Ghar El Melh, qui doit son nom,  « la grotte du sel », à des salines disparues, a peu souffert des reconstructions récentes comme en témoignent son petit souk couvert de voûtes, des fontaines aux proportions harmonieuses et plusieurs édifices religieux datant du XVIIe siècle. Son port artificiel, son arsenal et les trois forts, aujourd’hui restaurés, en firent, dès cette époque, une redoutable base de corsaires.

Mais l’ensablement progressif de la lagune lui porta un coup fatal et la tentative d’Ahmed Bey, en 1837, d’en faire le Toulon tunisien en restaurant le port et ses fortifications, en construisant des casernes pour 10.000 hommes et des palais, à l’extérieur du bourg, se solda par un échec.

Une autre fois, nous retournerons nous promener à Bizerte même. L’autoroute nous y amène tellement facilement et si rapidement qu’il est dommage de s’en priver.

 

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