Quel avenir pour le mouvement ?

Au Maroc, Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance) est singulier. Acteur politique non déclaré, le mouvement se distingue par sa forte présence dans le tissu associatif (voir encadré 1). Catégoriquement opposé à la participation au pouvoir, le mouvement a été récemment bousculé par trois évènements historiques d’envergure : le mouvement du 20 février, l’arrivée du Parti (islamiste) de la justice et du développement (PJD) au pouvoir et le décès du fondateur et chef spirituel d’El Adl, le cheikh Abdessalam Yacine. Éclairage 

 

«Il n’y a aucun changement, sauf qu’au niveau organisationnel, un nouveau Secrétaire général,  Mohammed Abbadi,  a été désigné puisque Cheikh Yassine n’est plus là. Nous avons gardé la même idéologie, le même programme, car nous prônons l’instauration d’un État islamique tout en évitant tout signe de violence. Notre mouvement est toujours reconnu pour son dynamisme… Il s’adapte aux réalités» nous a affirmé Hassan Bennajh, membre du secrétariat général de la circonscription politique d’Al Adl Wal Ihsane (AWI) et responsable médias du bureau du porte-parole officiel du mouvement. Il poursuit : «Cheikh Yacine est celui qui a fondé le mouvement (1973) avant de le structurer». La nouvelle direction Adl Wal Ihsane a organisé, les 1er et 2 juin derniers, à Salé,  une ville très proche de Rabat la capitale, la 14e session de son Conseil consultatif, composé de quinze membres, l’occasion de poursuivre l’après Cheikh tout en maintenant le cap, en consacrant un siège au gendre de ce dernier, l’époux de Nadia Yassine, Abdellah Chibani. Le mouvement, qui n’a pas vacillé à la suite des évènements récents,   a «survécu» à la mort de Cheikh Yassine, s’inscrivant même dans la ligne de son chef. Une stabilité essentiellement due, selon le politologue Mohammed Darif, à  la qualité de la «structure du mouvement» et à «l’attachement de ses membres à leur guide spirituel.» 

 

Le phénomène El Adl 

Non reconnu officiellement, mais toléré, par les autorités marocaines, le mouvement, dit la jamaa, se distingue par son organisation quasi sectaire et sa forte implantation sur l’ensemble du territoire marocain. Mort le 13 décembre 2012 à Rabat, Abdessalam Yacine, connu sous le nom Cheikh Yacine, en est le père fondateur. Désigné le 23 décembre 2012 pour lui succéder au poste de Secrétaire général, Mohammed Abbadi n’incarne pas la rupture, loin de là. «Le mouvement fonctionne sur des bases solides et selon des principes irremplaçables», a affirmé Hayat Yacine, membre de la famille du Cheikh,  membre du mouvement féministe du mouvement et éducatrice spécialisée à Salé.

 

Les frères ennemis

La mort du Cheikh n’a pas été le seul évènement déstabilisateur. Quelques mois auparavant, le Parti de la justice et du développement (PJD) accédait au pouvoir, ce qui impliquait, selon les observateurs, une nouvelle donne dans la relation entre le parti politique reconnu par les autorités (parce qu’il reconnait la Monarchie) et le mouvement. Certes les deux formations ont le même slogan de «justice», mais il existe bien des différences entre elles. «Sur le plan social, il y a des ressemblances, mais au niveau politique, nos lignes sont tout à fait différentes», nous a affirmé Hassan Bennajah. Selon le politologue Mohammed Darif, le mouvement d’Al Adl Wal Ihsane qui avait opté pour le choix du refus d’intégrer le jeu politique a reproché au PJD de l’avoir accepté. «La jamaa considère que la politique est négligeable par rapport à l’envergure d’un projet (politique) global. Toutefois, dans le même temps, elle opte pour l’ouverture sur le système politique et les autorités marocaines pour laisser des indicateurs sur la volonté du mouvement de vivre et d’évoluer non en marge, mais au sein d’un système politique», ajoute-t-il. Selon de nombreux observateurs, plusieurs signes laisseraient prévoir que le mouvement veut intégrer le jeu politique. «Il existe actuellement des rumeurs qui circulent autour des objectifs du mouvement. Il essaierait, d’une manière ou d’une autre, d’intégrer la scène politique marocaine, soit en entrant dans un parti existant, soit en construisant un parti politique propre à son organisation», nous a affirmé Said Mahama, un enseignant proche du mouvement. La seconde hypothèse avait d’ailleurs été formulée par un certain Fathallah Arsalane, le numéro 2 du mouvement. 

 

Modération ou radicalisation ? 

Al Adl Wal Ihsane dit entretenir actuellement de «bonnes» relations avec les autres partis islamistes, notamment avec le PJD. Interrogé sur les salafistes, la position est, dès lors, plus nuancée. «Il ne s’agit pas d’être pour ou contre, mais la différence réside dans l’intérêt porté aux priorités, le regard porté sur la réalité vécue et les divergences politiques», nous a affirmé un adliste. Depuis les attentats du 16 mai 2013 à Casablanca, le mouvement a tenu à opérer une distinction avec les salafistes. «Rappelons que la jamaa a œuvré pour la stabilité du système politique au Maroc en attirant vers elle des milliers de jeunes autour du slogan «non à la violence». Il ne faut pas non plus oublier qu’elle a affronté le courant salafiste toujours accusé de violence», a affirmé Mohamed Darif. Aujourd’hui, à la croisée des chemins, les adeptes du mouvement en sont certain… ils sont sur la bonne voie. «Le jeu politique actuel nous assure davantage que notre position est judicieuse», nous a affirmé Mounir Jouri, le Secrétaire général de la jeunesse d’Al Adl Wal Ihsane. 

Chaïmae Bouazzaoui

 

 

La genèse de la jamaa d’Al Adl Wal Ihsane

Créée en 1973, Al Adl Wal Ihsane a été lancé effectivement en 1987 par Abdessalam Yacine. Non autorisé, mais toléré par les autorités marocaines, le mouvement (Al jamaa) comptait lors du dernier «recensement» (2006) environ 100.000 membres actifs. Al Adl est implanté dans plusieurs villes au Maroc, mais également à l’étranger (Belgique, Pays-Bas, France…).

 

Les principales figures du mouvement Abdessalam Yacine

Fondateur et chef spirituel de la jamaa, Abdessalam Yacine dit Cheikh Yacine est récemment décédé, le 13 décembre 2012, à Rabat, à l’âge de 84 ans. Ancien inspecteur au sein du ministère de l’Éducation nationale marocain, il a fondé son mouvement en 1973 avec pour objectif principal d’établir un État islamique, basé sur la charia. Emprisonné à deux reprises, il en devient rapidement le symbole. Néanmoins, affaibli par l’âge, ses apparitions publiques se font rares à partir de 2007.

Nadia Yacine

Symbole de la section féminine d’Al Adl Wal Ihsane et  porte-parole du mouvement, Nadia Yacine est née en 1958 à Casablanca. La fille du Guide spirituel donne également des conférences, notamment en Europe. Opposée au wahhabisme, qu’elle assimile à «un ensemble de dogmes réactionnaires empêchant toute réflexion intellectuelle», elle milite pour un «effort d’interprétation du Coran.»

Mohammed Abbadi

Né en 1949, à Hoceima (nord du Maroc), Mohammed Ben Abdessalam Abbadi vient d’être désigné le 23 décembre dernier Secrétaire général du mouvement. Spécialisé dans les études de la charia, il a donné plusieurs conférences au Maroc et à l’étranger. Ce membre de l’Union internationale des oulémas musulmans est considéré comme étant l’un des membres fondateurs de la jamaa.

Fathallah Arsalane

Secrétaire général-adjoint et porte-parole du mouvement, il en est actuellement le  numéro 2. 

 

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