L’œuvre impossible*

Par Robert Santo-Martino (de Paris pour Réalités)

Deux lieux en libre accès pour une double proposition, Loris Gréaud expose à la fois sous la pyramide du Louvre et au forum du Centre Pompidou.

Les deux installations portent un titre commun imprononçable :  [I]

L’artiste, né en 79, cultive une réputation d’enfant terrible et dispose déjà d’une belle reconnaissance. Révélé au  public, par l’exposition Cellar Door au Palais de Tokyo en 2008, il y est invité à prendre possession de l’ensemble du bâtiment.

Une première pour un artiste de 29 ans.

Doté d’un solide mauvais caractère qui, parfois l’a conduit à accabler de courriers assassins, les critiques imperméables à son inspiration, habituellement  vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche, Loris Gréaud touche à la sculpture, à la musique, au cinéma, à l’installation, à l’architecture…

A la manière de Jeff Koons ou Takashi Murakami qui font réaliser leurs œuvres par leurs ateliers, il dirige l’entreprise Gréaud Studio et s’appuie sur neuf assistants.

Son grand projet, The Snorks, a concert for creatures, veut être l’invention d’une légende urbaine. Récit en construction permanente et film-phénomène d’une vingtaine de minutes, The Snorks parcourt le monde et s’inspire des abysses marins.

Comme dans une capsule spatio-temporelle où se tramerait et se rejouerait sans cesse la possibilité d’une communication inédite, la découverte hallucinée des mystères des profondeurs, donne prétexte à  Loris Gréaud pour réaliser et assembler feu d’artifice à Abu Dhabi, diffusion d’un concert sur les écrans de Times Square et dans les profondeurs de l’océan, informations techniques et dérives d’idées nébuleuses.

Loris Gréaud navigue entre le conte, la science-fiction et les sciences avec intransigeance et hâte. Cellar Door était un show, il a installé une forêt recouverte de poudre à canon, fabriqué des bonbons au goût d’illusion, inventé du champagne noir, transformé pendant un an un appartement de l’île Saint-Louis en maison hantée. Le visiteur devait s’engager, par contrat, à rester dans les lieux vingt-quatre heures. La liste des réservations s’est rapidement remplie.

Pour la Biennale de Venise, il a présenté le Pavillon Geppetto, la sculpture d’un cachalot échoué de 17 mètres dont l’intérieur est aménagé comme un petit appartement. Le Pavillon a été acquis pour 1,6 million de dollars.

A propos des œuvres actuellement présentées à Paris, Loris Gréaud déclarait : « C’est une première historique qu’un artiste fasse collaborer les deux lieux (Louvre et Musée national d’art moderne) ; cela va faire chier tout le monde ! »

On pourra remarquer que Gerhard Richter qui a fait sienne la devise de John Cage (Je n’ai rien à dire et je le dis) avait déjà réalisé le doublé au printemps. De plus, le travail de  Richter qui se déroule depuis la première œuvre des années soixante comme une série de dialogues avec chaque gamme de la peinture, figurative ou abstraite, semble plus logiquement appelé à faire converser les arts dits classique et contemporain.

Côté Louvre, sous la pyramide de l’architecte Pei, par l’accès le plus pratiqué par les visiteurs, L. Gréaud a choisi d’envelopper à la pointe du Belvédère une sculpture monumentale, inerte, noire bien entendu.

L’œuvre fantomatique haute de 9 mètres est posée, légèrement déportée, sur un long piédestal, entouré de cordelettes. Comme une statue protégée du froid ou qu’un personnage officiel viendra inaugurer en tirant sur le cordon.

Pour ce drapé qui fait penser aux monuments que Christo emballait afin de mieux en révéler la forme, L. Gréaud a choisi un chef-d’œuvre de la collection du Louvre ** et a  travaillé sur un moulage en résine mis à l’échelle du lieu.

L’argument de cette sculpture voilée joue sur le questionnement de ce qui se trouve dessous en même temps que sur le décentrement.

Côté Musée national d’art moderne, Loris Gréaud déclare que l’œuvre est impossible, sur le plan de son économie et même de son sens… Soit.

Dans le hall, une tour d’acier noir de 15 mètres contient  un escalier en colimaçon sénestrogyre qui, lui-même, ouvre sur un plongeoir. Au sol, à la verticale, un matelas de cinéma gonflé d’air. La structure fait écho à l’architecture du Centre.

Vêtu de noir, un homme s’approche, monte, arrivé au sommet de la tour, il se positionne puis saute tête en avant. A intervalle régulier, un autre cascadeur tel un automate, suit et vient  se laisse tomber, comme si le temps était suspendu.

Assis sur un tabouret d’arbitre de tennis, un contrôleur agite des drapeaux rouge ou noir à chaque saut. Il n’y a pas de coulisses, les préparatifs sont visibles du public.

Sculpture et acte de performance dont le commissariat d’exposition souligne qu’il ne se situe pas dans le registre du parc d’attraction, ce métronome humain est prévu pour continuer un mois.

La tour aux plongeons croise plusieurs motifs de l’histoire de l’art. La tour, symbole des utopies modernistes, les dures lois de la gravité, la cinétique aux rouages humains, les Vanités.

Bref, ces créations ne manquent pas d’aplomb.

 

R.S-M.

 

*Exposition [I] de Loris Gréaud, pyramide du Louvre et forum du Centre Pompidou

** Il s’agit de l’esclave rebelle de Michel-Ange.

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