L’insurgé, le «barbu» et le militaire

Par Peter Cross (de Londres pour Réalités)

L’Égypte est divisée. L’Égypte divise. Et notamment les commentateurs et éditorialistes de la presse anglo-saxonne. Les lignes de front se sont dessinées dès les premières heures suivant le pronunciamiento du Général Abdelfattah El-Sissi, entre ceux qui considèrent appropriée l’expression « Coup d’État » (en français dans le texte, l’anglais manquant de locution endogène pour ce phénomène étranger …) et ceux qui la rejettent avec force, entre critiques de la réaction timide et embarrassée de Washington et soutiens inconditionnels de l’administration Obama, et bien sûr entre défenseurs de la démocratie abstraite et partisans de la révolte contre les Frères musulmans.

Le Washington Post n’a aucune hésitation à choisir son camp. Le très influent quotidien américain affirme :

Il ne saurait y avoir d’ambiguïté à propos de ce qui s’est passé en Égypte ce mercredi : il s’agit d’un coup d’État militaire contre un gouvernement démocratiquement élu, ce qui est la mauvaise réponse aux problèmes du pays.

[…]

Ayant omis de dénoncer les excès commis par le gouvernement de M. Morsi, c’est avec la même inconséquence que l’Administration Obama évite aujourd’hui de dire haut et fort son opposition à l’intervention de l’armée. Mais cela devrait aller de soi que, en application de la loi telle qu’elle a été votée par le Congrès, l’aide américaine à l’Égypte – y compris le 1,3 milliard de dollars que reçoit tous les ans l’armée – doit être suspendue. 

L’édito du Washington Post, signé collectivement par son conseil de rédaction, est peut-être l’expression la plus tranchée d’une ligne partagée par de nombreux titres de la presse américaine et britannique : Morsi a été démocratiquement élu ; l’intervention de l’armée est donc anti-démocratique et, à ce titre, condamnable ; la réaction du gouvernement américain n’est pas à la hauteur.

Mais certains commentateurs prennent le contre-pied. Dennis Ross, par exemple, est beaucoup plus indulgent avec Obama. Ce diplomate de carrière, ancien conseiller sur le Moyen-Orient des présidents HW Bush et Bill Clinton, et par la suite de Hillary Clinton lors de son passage à la tête du State Department, écrit dans USA Today :

Une véritable démocratie ne nécessite pas seulement des élections, mais aussi une culture politique basée sur la tolérance et le respect des droits des minorités, des institutions qui assurent la primauté du droit, une disposition à accepter le résultat des élections même lorsqu’on est perdant, et une reconnaissance que la gouvernance ne peut pas privilégier un seul groupe à l’exclusion de tous les autres.

[…]

La dernière chose que nous voulons, c’est que l’Égypte devienne un État faible une évolution qui menacerait la stabilité de tout le Moyen-Orient. Les théories du complot étant toujours monnaie courante en Égypte, où l’on nous considère avec la plus grande méfiance, nous devons défendre surtout les principes de base et non un groupe ou parti en particulier. À cet égard, le président Obama a visé juste dans sa déclaration en réponse au renversement de Morsi par l’armée.

Ancien collègue de Ross au State Department et aujourd’hui directeur du Council on Foreign Relations, Richard Haass abonde dans son sens dans le Financial Times :

Certains qualifieront ce que l’armée a fait de coup d’État. Mais ce serait inexact. Cette intervention politique répondait à une crise ; elle n’en était pas la cause. […]

Les étrangers doivent donc s’abstenir de décrire ce qui s’est passé comme un coup d’État, comme ils ne doivent pas imposer des sanctions à l’Égypte ou l’isoler à cause de cela. Au contraire, tous ceux qui se soucient de l’avenir de l’Égypte devraient encourager […] une véritable transition politique selon un calendrier ambitieux, mais réaliste, tout en proposant une aide économique (dont le pays a désespérément besoin) au fur et à mesure que des réformes sont mises en place.

[…]

Comme le montre l’expérience de l’Égypte, renverser un régime despotique, c’est une chose, ériger un meilleur système à sa place en est une autre – et c’est bien plus difficile à réaliser. L’Histoire a offert aux Égyptiens le plus rare des cadeaux : une seconde chance. Espérons – pour eux et pour le monde entier – qu’ils sauront en tirer le meilleur parti.

Dans le Los Angeles Times, David A. Super, professeur de droit à l’université de Georgetown et militant de l’association Voices for a Democratic Egypt, n’a pas de problème avec l’expression « Coup d’État » :

Les pessimistes habituels sont à nouveau de service, affirmant que les manifestations [de Tamarroud] et le coup d’État [qui les a suivis] montrent combien il est futile de militer pour la réforme démocratique en Égypte et, par extension, dans le reste du monde arabe. Ils ont tout faux ! Bien au contraire, les Égyptiens se sont avérés des élèves remarquablement doués de la démocratie.

[…]

Maintes et maintes fois, Morsi et les Frères musulmans avaient eu la possibilité de forger la légitimité démocratique qui manquait à leur victoire électorale entachée d’irrégularités. Mais au lieu de saisir cette opportunité, ils ont mis les intérêts étroits de leur machine politique devant l’intérêt supérieur de la nation.

[…]

Aucune démocratie ne peut survivre longtemps sans un électorat qui sait se débarrasser de politiciens égoïstes qui ont trahi la confiance du peuple. En se retournant contre Morsi, et par extension, contre les Frères musulmans, les Égyptiens montrent qu’ils ont appris cette leçon cruciale. […] Et si l’armée dépasse son mandat populaire et cherche à s’accaparer du pouvoir, le peuple égyptien aura déjà sa réponse toute faite.

Rares sont ceux qui n’affichent pas un avis tranché. Mais quelques voix se distinguent. De manière tout à fait inédite, le Financial Times a confié à son chroniqueur politique Gideon Rachman quatre colonnes à la « une » pour mettre en mots une ambivalence plus largement partagée qu’il n’y paraît :

Derrière la question de s’il convient ou non de parler de coup d’État, on trouve chez les occidentaux un embarras plus profond. Les gouvernements occidentaux préfèrent avoir affaire à des catégories éthiques claires : les combattants de la liberté contre les dictateurs, les démocrates contre les autocrates, les gentils contre les méchants. Cela rend la politique étrangère plus facile à appréhender, et plus facile à expliquer au grand public. 

Dans cet univers moral si simple, un coup d’État militaire est, évidemment, « mal », comme un président élu c’est « bien ». Mais en Europe et aux États-Unis beaucoup d’entre nous trouvions les manifestants anti-Morsi de la place Tahrir bien plus engageants que les Frères musulmans.

[…] Néanmoins, la vérité, aussi dérangeante soit-elle, est que ce sont les Frères musulmans qui avaient gagné l’élection présidentielle et étaient devenus le plus grand parti au parlement. 

[…]

Face aux événements en cours en Égypte, on sent que l’Occident renoue avec le chaos moral de la Guerre froide. À l’époque, les États-Unis et ses alliés s’acoquinaient sans trop y réfléchir avec des régimes militaires parce qu’ils nous semblaient préférables à tout autre scénario. Nous avons cru que la chute de l’Union soviétique allait nous libérer de ce genre de choix cornélien. Ce qui se passe en Égypte nous apprend que, hélas, on ne pourra pas faire abstraction de la complexité, de la confusion et du compromis moral dans les relations internationales. 

P.C.

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