Les dessous du mariage orfi «Taht éjibaïeb fama lâjaïeb»

Zamiti 1Beaucoup trop coureur, le professeur harcelait Jalila, sans succès, depuis le début de l’année. Une fois la nuit de noces fêtée par sa proie rêvée, l’indélicat lui dit ceci : «Pourquoi continuer à refuser ? Qu’as-tu à perdre maintenant ? Veux-tu réussir ton examen de passage oui ou non ?». Pour le violeur, la contrainte vient à bout de tout et l’unique obstacle est la virginité. L’acceptation ou le refus ne relèvent guère d’une liberté. Cette représentation de la féminité paraît admettre une certaine généralité. De temps à autre, elle sonne le rappel au réel.

Du côté du Kram, Bahija M. adresse un bref coup de klaxon au chauffard, coupable d’un refus de priorité. L’homme accourt tel une furie, ouvre la portière, agrippe les cheveux, renverse l’enseignante à terre et crie : «Pour qui te prends-tu ? Tu n’es qu’une pissoire. Tu veux que je te pisse dan la bouche ? ».

Pour cet homme primaire et ses pareils, à l’évidence nombreux, une similitude unit l’acte sexuel et la décharge urinaire. Dans les deux cas de figure, identiques, il s’agirait d’un soulagement hygiénique.

 

La citoyenneté introuvable

De retour chez elle, Bahija hébétée, choquée, traumatisée m’appelle et parvient, après de longs sanglots, à enfin articuler ces mots venus comme d’outre-tombe : «…Je n’ose plus sortir de la maison… Je me sens salie… Je ne suis plus la même… Humiliée… C’est ça les hommes… Je criais, mais aucun n’est venu me secourir… Ils ricanaient…

À travers ma souffrance, j’ai eu l’impression qu’ils se reconnaissaient, eux-mêmes, dans ce monstre…». Certes outrancière, pareille agression n’a rien d’une exception.

Partout les provocations visuelles, verbales et gestuelles, à connotation sexiste, confèrent un air de jungle à la cité soi-disant policée. La morale diffuse déserte les campagnes à l’instant même où la ruralisation des villes contribue à la production d’un monde social où peine à émerger la notion de citoyenneté. Le ni-urbain, ni-rural favorise la démultiplication des chacals.

Du coup, un Serge Reggiani tunisien serait bien inspiré de chanter Les Loups. Ce drame sociétal outrepasse la crise économique et la tourmente politique.

À cet environnement, la croyance religieuse ajoute sa tonalité spécifique. Renvoyé aux alentours de la trentième année, l’âge tardif des épousailles encourage encore davantage les salafis à recourir au mariage orfi.

 

Engrosser puis abandonner   

Sans tambour, ni trompette, ni bal, ni salle des fêtes, une séance rapide comble un manque érotique à la barbe du cérémonial festif, laborieux et onéreux. Trois tondus et deux pelés substituent la présence de leur effectif limité à la multitude invitée au douar ou à la municipalité. Après l’économie d’eau voici venue celle des tourtereaux. Avec la bénédiction divine de la domination masculine, maintes gamines seraient abandonnées sitôt engrossées. Le procédé, fut-il sacralisé aux yeux des intéressés ou stigmatisé par les indignés, suggère une toute autre orientation de pensée. Il attire l’attention sur le bricolage des codifications pour leur subordination à l’empire du désir. À bien lire les prescriptions charaïques, celui-là a partie liée avec la masculinité. Par là, il atteste ce manque d’égard infligé à Bahija. Dans ce mariage orfi, Freud verrait une fatwa par quoi le Ça parvient à subvertir le Surmoi et Kant ruerait dans les brancards face à cette façon peu catholique de tourner en bourrique les «principes catégoriques». Par sa normalisation de la transgression inavouée, le tenant du mariage orfi garde le beurre et l’argent du beurre.

Hommage rendu par le vice à la vertu, l’interdit stoppe, à mi-chemin, la ruée du phantasme et de son déséquilibre vers la terre promise de l’amour libre. Ce rêve d’abolir la règle et d’inscrire la procédure à la charge d’un accord divin attire les foudres du sens commun : «sous les djebba il y a des bizarreries». Du côté de chez Pascal et là où le soupçon plane sur les porteurs de soutanes «qui veut faire l’ange fait la bête.»

Rien n’est pire que la répression du désir. Cet aspect dévastateur inspire la transformation à venir. Elle prend appui sur le vice de forme actuel pour déblayer l’itinéraire dirigé vers le potentiel. Mais ce genre d’affirmation charrie l’inconvénient de l’abstraction sans sa traduction au niveau concret des comportements.

Un air vicié à dégager

Vers quatre heures de l’après-midi, en ces premiers jours du jeûne ramadanesque, deux policiers me font signe de m’arrêter, sur le campus, face à la faculté des sciences.

L’un des agents salue et me dit :

– «Vous êtes en sens interdit.»

– «Vous avez raison, mais pas pour les enseignants.»

Joignant le geste à la parole, je lui remets ma carte d’identité. La fonction d’universitaire avait l’air de lui plaire et il esquisse un léger mouvement d’approbation. Cependant, il dit à l’étudiante qui me tient compagnie :

«Votre carte d’identité.»

«Je ne l’ai pas sur moi.»

Le malgré lui contrôleur des mœurs consulte son collègue plus âgé, demeuré en retrait, puis revient pour me faire signe de m’en aller. Dans les dédales de la province occidentale, pareille séquence relève de l’impensable et même du scandale. Nul préposé au maintien de l’ordre public ne s’estime habilité à fourrer son nez dans la vie privée sans aucune raison circonstanciée.

Ghannouchi le sait, lui, pour qui les émancipés incarnent «le parti de la France». Dans ces conditions, quelle serait donc l’éventuelle transformation ?

Sans dégager cet air vicié où baignent, avec nous tous, mes deux aimables policiers il n’y a ni salut pour Bahija, ni paix de l’esprit pour Jalila, ni Révolution, ni transition, ni Constitution, ni tamarrod vraiment dignes de ce nom.

Héritées de l’ancienne société où le tabou sexuel protège une communauté fondée sur les rapports de parenté, ces catégories de pensée seraient à transformer.

De l’inquisition

à l’émancipation

Crise économique et chamailleries politiques valsent, à l’unisson, sur ce terrain mouvant. Par une espèce d’aversion, l’inquisition déploie le tremplin propice au saut vers l’émancipation. À quoi sert la critique révolutionnaire si elle ne dit pas que faire ?

Dans ce cas, la remise en question des campés, déjà, parmi les hauteurs de l’État, ricoche et rejaillit sur les nouveaux candidats. Par l’association de leurs noms à celui des puissants, tout au long de la contestation, les obsédés du pouvoir chercheraient à se faire voir et valoir.

Les partis politiques pullulent et chaque dernier venu fonde sa raison d’être sur le présupposé selon lequel les programmes des autres seraient soit futiles soit nuls. Une décantation de l’eau trouble où sévissent mille et une ambitions conduirait à prendre au sérieux deux principales orientations. La première optique serait d’inspiration charaïque.

La seconde recommande le passage de l’inquisition à l’émancipation. À leur insu, mais chacun à sa façon, les deux groupes à distance regardent, parfois, dans la même direction. Telle une étoile pâle et bien lointaine, l’utopie de l’amour libre taraude à la fois les apôtres du mariage orfi et les indignés par l’ingérence infligée à la vie privée.

Par delà, des prises de position contraires à ce dénominateur commun unifie les adversaires.

À l’horizon du conflit, de la haine et de l’agressivité scintille la fraternité. Une fois ce repère symbolique perdu de vue commence à parader la démission de la pensée.

Par Khalil Zamiti   

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