L’ANC ronronne tandis que la rue s’agite

Mardi 9 juillet : la discussion générale sur la Constitution s’étire à l’Assemblée, sans grand intérêt, alors que le temps presse, en principe, puisque Mustapha Ben Jaafar, toujours optimiste et “regonflé à bloc” après “le succès” du congrès d’Ettakatol, confirme toujours la date de fin 2013 qu’il a si souvent annoncée pour la tenue des élections, alors qu’il est évident pour tout le monde politique qu’elle ne pourra pas être respectée. Les débats s’éternisent, les députés qui s’expriment le font de toute évidence pour s’entendre parler, à part quelques opposants qui relèvent ce qui cloche encore dans le texte proposé, valable à 80%, et proposent des amendements, quant aux élus d’Ennahdha, la plupart se croient déjà en campagne électorale et lancent des appels au peuple (“y a chaâb”, “ya mouatinines”). On s’endormira presque à les écouter, à part quelques “coups de gueule” du rapporteur de la commission quand il prend la parole.

Pendant ce temps, l’opposition ne reste pas inactive à l’extérieur de l’hémicycle. Après son congrès, l’Alliance démocratique “de Mohamed Hamdi s’est renforcée et parle haut, le Front populaire — qui englobe douze partis de gauche — a mis en sourdine son appel à la “désobéissance civile” et à la dissolution de l’ANC et a rejoint Nidaa Tounes pour réclamer la formation d’un “gouvernement de salut public”, le MDS — qui existe encore ! —, se prépare à former une alliance électorale avec le Parti de la culture et du travail, le PTT, le PUP, le Parti républicain maghrébin et le Parti Al Amen.

L’ex-Premier ministre RCD Hamed Karoui “sort du bois” (disait Jeune Afrique) et prétend rassembler les destouriens “sans aucune exclusion”. On peut se demander s’il ne veut pas couper l’herbe sous les pieds d’Omar Shabou, président du “mouvement des destouriens libres”, qui rassemble sous sa houlette six partis de tendance réformiste bourguibistes (sauf RCD) et faire de l’ombre à Nidaa Tounes qui monte dans les sondages, certains prétendent même que son amitié avec l’ancien Premier ministre Hamadi Jebali pourrait l’influencer…

 

Jeudi 11 : on peut ranger dans les “bruits de la rue” la manifestation au Kef de dix-neuf artistes de l’Association ACT pour protester contre l’incendie de leur siège par des “inconnus” ; prenant modèle sur les FEMEN, ces artistes — garçons et filles — ont imaginé de traverser la ville en “tenue de bain traditionnelle”, c’est-à-dire en “fouta”. Arrêtés par la police — qui, entre parenthèses, les a sauvés d’actions violentes de la part de salafistes — ils sont accusés “d’outrage public à la pudeur”, comme l’ont été les FEMEN dénudées, même s’ils ont été libérés. Personnellement je n’apprécie pas ce genre de manifestations, qui choque la population et je pense qu’il existe d’autres formes de protestation plus efficaces et plus “politisées”.

Ça bouge aussi au niveau des partis d’opposition : on a appris la naissance d’une nouvelle formation, le “Mouvement tunisien pour la liberté et la dignité”, sous la présidence de Mohamed Ayachi Ajroudi, qui rassemblerait plusieurs petits partis. Cela va dans le sens de regroupements, que j’ai toujours souhaité. Mais il ne faut pas que cela soit compensé par les migrations de membres de certains partis vers d’autres à titre individuel, ce qui affaiblit certaines formations. C’est ainsi qu’après Yacine Brahim, Slim Ben Abdesselem et Semira Meraï (Al Joumhouri) c’est Fatma Gharbi qui quitte Ettakatol, tandis qu’à Médenine le bureau local du parti Ecchaab fait scission en retirant sa confiance en Mohamed Braham (qui prône l’adhésion au Front populaire.)

Le débat sur la Constitution se poursuit à l’ANC, tandis que le temps n’est pas encore venu (?) d’élire les membres restants de l’ISIE et que le blocage existe toujours malgré l’urgence. Pourtant, quand on voit l’exemple de l’Égypte, on devrait accélérer les travaux pour éviter tout vide institutionnel.

 

Samedi 13 : c’est d’ailleurs ce que semblent avoir compris le Front populaire et Nidaa Tounes, chez qui l’opinion a finalement prévalu de faire appel à la tenue d’un congrès de salut national (22 partis et associations l’ont jusqu’à présent approuvé), car la situation s’est aggravée avec les évènements en Égypte et cela paraît être aussi l’opinion du président de la République qui multiplie ces jours-ci les consultations avec les chefs des différents partis pour hâter la fin de cette période transitoire de tous les dangers. Enfin, je pense que, pour la préparation de ce scrutin, il faut signaler la création d’un nouveau pôle : l’annonce d’une “alliance centriste” qui grouperait huit petits partis autour du parti Al Majd, on y reviendra quand cela sera finalisé, mais d’ores et déjà sa création ne peut que favoriser l’opposition dans les scrutins à venir en diminuant le nombre de votes gaspillés.

 

Pour terminer, je voudrais exprimer, à titre personnel, mes regrets à notre ami, l’artiste Fouad Zaouche, de le voir interrompre sa collaboration, ô combien précieuse, à Réalités, à qui il a apporté tant de sagesse et de raison d’espérer. Depuis 8 années, j’ai toujours commencé la lecture du nouveau numéro de Réalités par la page 66, la sienne. Elle me manquera… Mais je comprends sa lassitude, ce découragement d’avoir l’impression de “prêcher dans le désert” et je suis sûr qu’il continuera, d’une manière ou d’une autre, à lutter pour la liberté.

Raouf Bahri  

 

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