Intrigue au sommet

Passé le choc de la “démission” du Général Rachid Ammar, voici arrivé le moment de vérité. Que va-t-il se passer après ce départ ? Peut-on s’attendre à un changement de position de la part des acteurs politiques concernant le dossier sécuritaire ? Quel avenir pour l’ex-état-major ?

 

Le discours du Général Ammar a dépeint une réalité inquiétante. Il nous a informés que le groupe de Chaambi appartenait à Al-Qaïda, que ce groupe a l’ambition de renverser le régime et qu’il y existerait une complicité entre les terroristes et ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir. Et le pire est qu’il a fini par nous mettre en garde contre le risque de la “somalisation” du pays. Pour certains, il en avait trop dit, pour d’autres, il n’avait pas dévoilé l’essentiel, à savoir qui sont ceux qui l’ont poussé vers la sortie et pourquoi ces derniers ne veulent-ils pas, jusque-là, prendre les mesures nécessaires pour lutter contre le terrorisme?  

 

Une agence nationale de renseignements, pour quoi faire ?

Le Général a cherché à expliquer à l’opinion publique les causes de l’échec de la politique de lutte contre le terrorisme  qu’on lui a imputées. Il a donc insisté sur la défaillance du système de renseignements due à la cassure dans la chaîne d’informations qui va du petit chef de circonscription, «omda», jusqu’aux hauts responsables sécuritaires. La décision de Farhat Rajhi, ex-ministre de l’Intérieur, de dissoudre l’appareil de «Sécurité de l’État», avec le licenciement de plus  de 40 hauts responsables sécuritaires qui y travaillait a été fatale pour la Tunisie et Ammar n’a pas manqué de le souligner. Pendant une année, la Katiba d’Okba Ibn Nafâa, affiliée à Al-Qaïda était à Jbal Chaambi et a eu tout le temps nécessaire pour s’installer et préparer son camp d’entrainement ainsi que la logistique nécessaire à son ravitaillement et aucune information n’a filtré à ce sujet. Pire, la découverte de ce groupe terroriste s’est faite «par hasard» comme l’affirme le Général. Il a pointé du doigt le ministère de l’Intérieur qui n’a pas fait son travail de renseignement, lequel représente 90% de la stratégie de lutte anti-terroriste. «Cette mission ne peut pas être effectuée par l’Armée, car sa mission consiste à protéger les frontières et à assurer la sécurité extérieure. Ce n’est pas de son ressort de descendre au sein de la population pour recueillir l’information», explique le Lieutenant-Colonel Mohamed Ahmed, ancien militaire. N’ayant pas reçu les données nécessaires, précises et à temps, sur le groupe de Chaambi, l’Armée a échoué. D’où les explosions à répétition, provocant plusieurs victimes au sein des forces de sécurité. Pire encore, selon certaines informations on s’est dépêché d’envoyer des agents sans qu’il y ait de coordination entre les différents corps sécuritaires : Armée et Garde nationale. 

C’est dans ce cadre que s’inscrit l’appel du Général Ammar à créer une Agence nationale de renseignements dont le rôle serait de centraliser l’information en provenance des ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères. «Cette agence doit être indépendante, neutre et doit rend compte de son activité aux présidences de la République et du gouvernement», explique Tahar Belkhodja, ancien ministre de l’Intérieur, qui rappelle qu’une telle institution existe dans plusieurs pays du monde, comme les États-Unis et l’Allemagne.

 

Une stratégie de lutte antiterroriste, une priorité

L’ex-chef d’état-major n’a pas tout dit sur les raisons de la défaillance de la stratégie sécuritaire.

Par fierté ou par crainte d’effrayer davantage l’opinion publique, le Général Ammar n’a pas évoqué l’exténuation physique et morale de ses troupes. Cette petite armée de 35.000 éléments, mobilisée entièrement sur le terrain depuis la Révolution, est aujourd’hui essoufflée.  «Même en temps de guerre, il y a des rotations des forces déployées sur le terrain afin de permettre aux soldats de se reposer et de renouveler leur énergie. Cela n’a pas eu lieu en Tunisie», note le Colonel Moncef Zoghlemi, ancien militaire. L’appel d’Abdelkrim Zbidi, ex-ministre de la Défense de lever l’état d’urgence afin de donner la possibilité à l’Armée de souffler, prend toute sa signification aujourd’hui. Il faut que sa mission soit limitée uniquement à la protection des frontières. 

Outre l’usure, la grande muette souffre d’un manque flagrant de moyens lui permettant de détecter des mines, de superviser les zones montagneuses et frontalières et de se protéger contre des attaques terroristes, surtout que les groupes affiliés à AQMI disposent d’un matériel sophistiqué. Chose qui manque terriblement à nos forces, non habituées à la lutte anti-terroriste, laquelle nécessite un entrainement spécial et une stratégie, différente de la guerre classique. «Nous avons besoin de former des commandos et de créer des forces spéciales afin d’affronter le terrorisme.  Pour cela, il nous faut l’aide de nos amis  étrangers à savoir l’Algérie, la France et les États-Unis», affirme Belkhodja. «Il est impossible pour la Tunisie de faire face, toute seule, à un péril transnational», poursuit-il.

La mise en place d’une stratégie de lutte nécessite des ressources financières supplémentaires. Or, si  l’on compare le  montant alloué au ministère de la Défense dans la Loi de Finances 2012 et la Loi de Finances 2013, on remarque qu’il n’y a pas eu de grande évolution. On est passé de 124.130.000 DT à 180.384 000 DT. On peut très bien conclure qu’il n’y a pas de volonté politique d’améliorer la situation. D’où le risque de “somalisation” de la Tunisie dont a parlé Ammar. Avant lui, déjà, Zbidi avait jeté l’éponge en se rendant compte du laxisme des décideurs. Ce fut, ensuite, au tour du Général de suivre son exemple pour ne pas avoir à assumer seul les défaillances de toute une politique sécuritaire inadéquate. Les campagnes lancées contre lui sur les réseaux sociaux, son accusation par Mohamed Abbou, ex-Secrétaire général du CPR, d’incompétence, en l’appelant à démissionner  et la réticense de l’opposition à le défendre, ont fini par le décider à quitter la barque, mais non sans nous confier quelques vérités sur la situation. 

Reste à savoir maintenant si son message a réellement été bien reçu par les politiques et quel pourra être son avenir.

 

Laxisme des décideurs, jusqu’à quand ?

Les réactions des hommes politiques ont varié entre ceux qui ont salué le courage de l’homme de dévoiler la vérité et ceux qui lui ont reproché d’avoir quitté le navire au moment où l’on avait le plus besoin de lui, à l’image des déclarations d’Houcine Abassi, Secrétaire général de l’UGTT. Mais on est loin de s’attendre à de vraies résolutions pour améliorer l’état sécuritaire du pays. Moncef Marzouki, président de la République et chef suprême des forces armées, a reconduit le même discours de minimisation du danger terroriste dans son interview télévisée avec Iydh Ben Achour,  en affirmant que «le modèle social tunisien ne serait jamais menacé par des bandes minoritaires».

Or, certains observateurs estiment que le départ d’Ammar est susceptible  d’entrainer quelques changements. Selon Alaya Allani, analyste et spécialiste de l’islamisme politique : «la décision du Général pourrait susciter des controverses au sein d’Ennahdha entre le courant radical qui voudrait garder le statu quo et le courant modéré qui désire des changements». Reste à savoir qui des deux l’emportera.

Une chose est sûre, c’est que si la classe politique, qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition, ne prend pas au sérieux les avertissements de l’ex-état-major, le risque de la «somalisation» du pays risque de devenir une réalité.

 

L’avenir politique du Général

Beaucoup ont soutenu qu’Ammar a quitté son poste pour jouer un rôle politique dans le pays que l’uniforme ne le lui permettait pas, sachant qu’il avait refusé à maintes reprises de prendre le pouvoir. Pour certains observateurs, le personnage a la carrure d’un homme d’État. En outre, il bénéficie d’une grande popularité, puisqu’il a été le «gardien» de la Révolution. Du coup, il pourrait très bien constituer un bon candidat à la présidentielle. Il est de l’intérêt, alors, des deux grandes formations politiques, Ennahdha et Nidaa Tounes, de l’avoir dans leurs rangs, et il est très probable qu’elles vont œuvrer dans ce sens. 

Nous connaissons déjà les bonnes relations entre Ammar et Hamadi Jebali à qui il avait soufflé l’idée du gouvernement de technocrates, suite à l’assassinat de Chokri Belaïd. Le Secrétaire général d’Ennahdha réussira-t-il à le convaincre de se joindre à lui, que ce soit au sein d’Ennahdha ou d’un nouveau parti  qu’il compterait former ? C’est une possibilité.

D’un autre côté, il est fort probable que Nidaa Tounes cherchera à l’approcher. 

Noureddine Ben Ticha, membre du Bureau exécutif du parti, avait adressé plusieurs éloges à l’ex-chef d’état-major durant le sit-in contre la loi sur l’immunisation de la Révolution. Ce dernier sera-t-il séduit par le parti de Béji Caid Essebsi, avec qui il partage les références au projet bourguibien et aux valeurs républicaines ?

Il existe encore une autre voie pour Ammar, à savoir la possibilité de se présenter, seul, aux élections présidentielles, en étant plébiscité par le peuple, à la de Gaulle.

Mais ceux qui connaissent de près le personnage estiment que son caractère direct et taciturne et son esprit cartésien, ne lui permettront pas de faire une carrière politique. «Je vois mal Ammar qui a toujours œuvré pour le bien national s’inscrire dans un parti et servir ses intérêts. Je ne l’imagine rentrer en politique que dans le cadre d’un gouvernement de salut national si on faisait appel à lui, car c’est une personnalité consensuelle», note le Lieutenant-Colonel Mohamed Ahmed.

 

Hanène Zbiss

 

Les candidats potentiels à la succession d’Ammar

Qui succédera à Rachid Ammar ? Voilà la question qui taraude les Tunisiens.

Pour ceux qui connaissent l’Armée, il est difficile de trouver aujourd’hui un homme  ayant un charisme et une expérience comparables. D’ailleurs, il n’existe quasiment pas de personnes ayant le même grade militaire qu’Ammar, à part le Général de division, Taieb Ajimi, qui est actuellement l’Inspecteur général des forces armées. Il existe un écart générationnel important entre Rachid Ammar et ceux qui sont dans les postes du haut commandement. Cette situation est due au vide créé par Ben Ali. Ce dernier avait fait plusieurs opérations d’écrémage au sein de l’armée, d’abord en 1991, en écartant 244 militaires, accusés dans l’affaire Barraket Essahel, dont 25 officiers supérieurs, puis en 2002, suite à “l’accident” de l’hélicoptère qui avait provoqué la mort de 13 militaires haut gradés, dont le Général Skik, l’ex-état-major de l’armée de terre.

Néanmoins, il faudra bien trouver un substitut à Ammar. Voici le liste des candidats potentiels :

Le Général de division, Taieb Ajimi, Inspecteur général des forces armées

Le Colonel-Major, Mohamed Néjib Jlassi, chef d’état-major de l’Armée de l’Air

Le Colonel-Major Mohamed Abdennacer Belhadj, ancien Directeur général de la Douane tunisienne

Le Général de Brigade, Moncef Helali, attaché militaire à Paris

Le Colonel-Major, Mohamed Nafti, attaché militaire en Égypte

 

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