Filles-mères, le dur métier de vivre

Par Khalil Zamiti    

Devenus encore plus visibles depuis le 14 janvier, les suicides psycho-économiques exhibent la part émergée de l’iceberg dramatique. Le chômage et l’errance aux abords de la délinquance dispachent leurs traces à travers les dédales du monde social. Après les interviews de Mabrouka, Hana et quelques autres voici le témoignage, tout aussi poignant, de Selma. Une troublante homologie des scenarii unit ces différents récits. Jadis plus rare ou occulté parmi les secrets de famille, le calvaire des filles-mères implose avec les effets libératoires de l’expression depuis la Révolution. Vers sa dix-septième année Selma, livrée à elle-même, traverse, elle aussi, les moments dépressifs et suicidaires de la fille-mère.

A l’origine du vécu infernal était le brutal divorce parental : « Pour un oui, pour un non, ils se disputaient sans arrêt jusqu’aux hurlements de la séparation finale. Ma mère ne m’aime pas et j’ai dû quitter la maison. Un jeune homme attentionné m’a promis le mariage et il a disparu dès la naissance de ma fille». La personne fragile se jette n’importe où et les gens profitent, sans aucun scrupule, de son manque d’expérience. «Maintenant, même si je ne fais rien de mal, tout le monde me déconsidère et prend ma fille pour une quantité négligeable. On est obligé d’intégrer une bande pour échapper à la solitude et avoir un peu d’argent. La rue apprend tout, les mots crus, les cigarettes, la bière, la zatla, les coups donnés ou reçus et le reste. Je n’ai pas de carte d’identité. La peur de la raffle guette à tous les coins de rue.

Plusieurs coureurs de jupons m’abordent mais c’est moi qui décide. Un Africain m’a proposé quarante dinars pour avoir ce qu’il veut. Il connaît le tarif habituel et cela m’a dégoûté. Pour le dissuader, j’ai réclamé cent cinquante dinars et il est parti.

Parfois je suis coincée. Les amis m’avaient trop attendue avec la voiture et, à la fin, ils sont retournés sans moi. Je n’avais pas un sou en poche et j’ai dû promettre des choses au louagiste pour qu’il me laisse voyager sans payer». Elle rit aux éclats et tout lui paraît « normal », « pas grave » ou « pas si méchant », mots repris à tout bout de champ.

 

La trahison

À maintes reprises, elle évoque Slah, fréquenté longtemps, mais il ne la voit plus « malgré une affection partagée ». Trois jours après, ce préféré me livre le fond de sa version : « Elle n’a pas dit pourquoi je ne veux plus répondre à ses appels. Nous nous voyons chaque fin de semaine et j’allais la chercher à la station de louage. Parfois je l’emmène au restaurant à Hay Ennasr et je lui paye son loyer. Mais ce n’était pas une question d’argent. On s’entendait bien sur tous les plans. Souvent elle me dit « quand allons-nous nous marier ? ». Elle venait chez moi. Un jour, elle m’appelle pour me demander si elle pouvait amener sa copine. Elles étaient, toutes les deux, très maquillées.

Elles s’assoient au bord du lit et après cinq minutes elles me demandent d’aller acheter, d’urgence, un bandage pharmaceutique, une bouteille de coca et un paquet de cigarettes. La copine s’était foulée la cheville à la descente du car. À mon retour je les retrouve assises aux mêmes places et dans les mêmes positions. Leur empressement à repartir m’a paru bizarre. 

Dès leur départ une intuition me pousse à ouvrir mon tiroir et l’argent avait disparu. C’était un guet-apens. Tout était fini. Je comprends son besoin d’argent, mais je lui faisais confiance et je n’accepte pas la trahison.

Elle a essayé de se disculper. Sa copine aurait mis à profit son passage aux toilettes. Mais elle seules savait où était la clef. Rouée, elle avait songé à cette parade pour me voler sans me perdre.

Elle n’avait jamais rien pris auparavant. Une fois au restaurant vingt-cinq dinars sont tombés de ma poche. Quand je suis revenu des toilettes elle me les a rendus».

 

Voler pour survivre

Au moment où l’homme cite les besoins primaires de l’enfant privé de père me hante l’éventuelle réponse de la mère : « Mon bébé hurle de faim donc tout m’est permis et je vole mon ami ».

Le divorce des parents, la dissolution des liens familiaux, l’angoisse des repères disparus, la rue, la bande, la vie clandestine et l’accoutumance aux paradis artificiels finissent par laminer l’assise psychique du sens éthique. Une fois brisées les attaches coutumières, la dérive de la fille solitaire est la mère de toutes les misères. D’une génération à l’autre, la reproduction du divorce ne relève d’aucun mystère. Elle transite par la série de situations traumatiques où réside l’explication de la descente aux enfers. Selon Durkheim, l’intégrale dissolution des liens sociaux est au principe du suicide.

Pour y échapper, Selma recourt à sa course effrénée. Elle avait déjà eu affaire au juge pour avoir chipé un collier. Ainsi conduit la vie sans qualité. Ce genre de culture inculque une seconde nature. Dès le jeune âge, un concours de circonstances engage vers une filière salvatrice ou mortifère. La prise de position papale à Lampedusa dénonce le scandale de ce dédale au terme duquel l’impératif de la survie bute sur la froideur glaciale des lois. Dans l’ancienne société, encore active à l’étage des dispositions subjectives, l’obligation de quitter la famille à seize ans et avant le mariage peut exposer la fille à tous les dérapages. Les vautours guettent aux alentours. Sous d’autres cieux, où le capitalisme a eu le temps d’enraciner l’individualisme, le même âge inaugure le moment propice à l’autonomisation.

Ici où persiste ce mixte à dose plus élevée de solidarité, sans famille, ultime refuge assuré, le bateau ivre commence à tanguer sur le dur métier de vivre.

 

L’illégitimité n’existe pas

Dans le témoignage de Selma, une formulation attire l’attention et inspire une interprétation. De toutes les façons, normalisées ou non, elle est dévalorisée. Le statut de fille-mère focalise la stigmatisation sur la mère et l’enfant. Le tenant du racisme fourre tous les noirs de peau dans le même sac disqualificateur, fussent-ils violeurs ou grands seigneurs du cœur.

Le statut de fille-mère colle une même étiquette sur l’infinie variation des manières d’être. Le sériel occupe les territoires évacués par le personnel. Nous percevons Selma, Mabrouka, Hana et tant d’autres à travers un prisme déformant. Pourtant jouer cartes sur table et sans tricher ne saurait manquer dans chacun, l’irremplaçable.

En Tunisie ou ailleurs, combien seraient-elles sur le point de poser le pied sur le piège de la marginalité ? Outre l’exclusion économique, le rejet opère au niveau des manières de regarder. La distinction du légitime et de l’illégitime n’existe pas hors de ces codifications préfabriquées. Dans ces conditions, aucune Constitution ne vaut une heure de peine sans l’orientation des codes vers leur transformation.

L’humanité aurait à imaginer un grand bond en avant par la Révolution, toujours inachevée, des catégories de pensée. Le référent essentiel n’est pas le code, mais le codifié.

Voilà ce que les juristes peinent à digérer. L’absence de reconnaissance commence dès la naissance pour l’enfance prise en charge entière par la fille-mère. Ce vice de forme suggère sa réforme. De même les filles-mères seraient a priori vulgaires. Tout au long de leurs témoignages, nimbés de courage et de sincérité la franche évocation de la plus stricte intimité ne recoure jamais au vocabulaire de l’obscénité. Un signe de pudeur, de retenue et d’élégance brille là où les censeurs voient l’essence de la déchéance. Nul n’est voleur à la manière dont la pierre est une pierre.

Être de conscience, il vit et regarde sa vie quotidienne à la façon de Verlaine : « Qu’as-tu fait, ô toi que voilà pleurant sans cesse, 

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà de ta jeunesse ? ».

KH. Z.

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