Égypte, le tournant ?

Par Hakim Ben Hammouda

Beaucoup d’experts avaient décrété la fin des Printemps arabes et leur entrée dans un hiver glacial avec l’arrivée des islamistes au pouvoir. 

L’autoritarisme religieux allait se substituer à celui des pouvoirs postcoloniaux et enterrer définitivement les rêves de liberté dans le monde arabe. Ces analyses ne parvenaient pas à saisir les dynamiques en cours et les résistances de la société afin d’inscrire l’utopie des libertés et de la démocratie dans la culture politique arabe tant ils étaient obnubilés par les grilles de lecture orientalistes et la fermeture de notre aire à la modernité et à l’universel des libertés. Or, la forte mobilisation populaire en Égypte et le départ forcé du président Morsi pourrait constituer un tournant dans les transitions en cours dans les pays du Printemps arabe. Pour beaucoup et même si le retour de l’armée dans le champ politique n’est pas de bon augure, l’Égypte est en train d’ouvrir une nouvelle ère qui pourrait renforcer les acquis démocratiques de la révolution.  

Les manifestations du 30 juin contre le président Morsi se sont terminées par son départ le mercredi 3 juillet, après l’ultimatum de 48 heures posé par l’armée. Le mandat du premier président démocratiquement élu de l’Égypte s’est terminé seulement un an après son élection. Ce départ fait suite à une forte mobilisation populaire après l’appel du mouvement Tamarrod pour démettre le président Morsi. Les discours agressifs prononcés par le président démi, avant son départ, n’ont pas calmé la situation et au contraire ont renforcé la mobilisation contre son régime. 

Son départ a suscité la joie de l’opposition, mais a été à l’origine d’une nouvelle mobilisation de son Parti, les Frères musulmans. Au niveau international, beaucoup de pays ont rejeté ce coup notamment l’Union africaine. D’autres pays ont adopté une position ambiguë, notamment la France et les États-Unis, qui n’ont pas dénoncé le coup, mais ont exigé un retour rapide à la légitimité. Pour les pays arabes, l’Arabie saoudite a annoncé son appui. La Tunisie a dénoncé le coup et le Qatar a adopté une position ambigüe en annonçant son appui au peuple égyptien. 

Quatre raisons majeures sont à l’origine de cette mobilisation sans précédent des Égyptiens contre le président Morsi. La première est d’ordre politique et concerne la manière hégémonique et autoritaire de la gestion de la transition de la part du président et du Parti au pouvoir. Le président avait à plusieurs reprises rejeté le compromis et avait voulu imposer une série de grandes décisions en force, notamment sur la Constitution. Pour le président et son parti, la légitimité électorale était suffisante et leur donnait le droit de gérer le pays et l’opposition ne pouvait pas contester leurs décisions dans la mesure où elle avait perdu les élections.  

Il faut aussi mentionner des questions idéologiques et religieuses. Il faut noter que le Parti des Frères musulmans essayait depuis son arrivée au pouvoir de s’éloigner de l’Islam populaire local et de se rapprocher d’un islam transnational proche du wahhabisme. Ces choix ont progressivement éloigné les Frères musulmans de leurs bases populaires qui avaient voté pour eux. 

La troisième raison est d’ordre économique et social. Il faut noter une forte dégradation de la situation économique en Égypte avec une croissance faible et une augmentation des grands déséquilibres économiques. La dégradation a été à l’origine d’une baisse successive de la note de l’Égypte par les agences de notation, ce qui a rendu l’accès aux marchés plus difficile. L’échec des négociations avec le FMI ont également fermé les financements en provenance des grandes banques de développement. Il faut aussi souligner, au niveau social, la hausse de l’inflation et le maintien du chômage à un taux élevé. 

La quatrième raison est liée à la Constitution et aux craintes qu’elle a suscitées notamment sur la construction de l’État islamique auprès des coptes et d’autres groupes modernistes. 

Cette gestion autoritaire et hégémonique et la marginalisation du compromis ont été à l’origine d’une grande division de la société et explique l’ampleur de la mobilisation qui a conduit l’armée à démettre Morsi.

L’Égypte se trouve aujourd’hui à un tournant important de son histoire. Elle pourrait s’engager sur la voie de la violence comme l’ont montré les affrontements entre l’armée et certains groupes ces derniers jours. Le choix des armes verserait l’Égypte dans un scénario à l’algérienne et la guerre civile pourrait mettre fin au rêve de la transition politique pacifique et de l’instauration d’une société démocratique. Par ailleurs, ce tournant pourrait donner aux Égyptiens l’occasion d’opérer un examen critique de la transition passée et construire les bases d’une nouvelle dynamique révolutionnaire où la recherche du consensus et l’ouverture sur la modernité, les libertés et la démocratie seraient les fondements et la matrice de rassemblement d’une société profondément divisée et inquiète. 

Espérons que la voie de la raison l’emportera et que l’Égypte retrouvera rapidement les voies d’une transition pacifique et démocratique ! Car la réussite de l’Égypte influencerait grandement l’avenir des dynamiques révolutionnaires dans tout le monde arabe, y compris chez nous !    

 

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