Éditorial – N°1438 – du 18 au 24/7/2013 – Légitimités

 

Hassan Arfaoui

Le grand Léonard de Vinci l’a consigné dans ses carnets : «  La menace ne sert d’arme qu’aux menacés ».  Le premier des constituants nahdhaouis qui a pu vociférer les récentes et tonitruantes fulminations à l’adresse des Tunisiens gagnerait à le savoir. Il aurait participé aux évènements qui ont conduit à la ruine de Ben Ali qu’il l’aurait compris et se serait utilement abstenu de beugler : « Toute personne piétinant la légitimité sera piétiné ». S’en suivit comme un déluge d’insanités qu’il ne pouvait retenir des sommations plus colorées passibles, dans une démocratie authentique, de poursuites judiciaires immédiates.

Il est pour le moins contreproductif de menacer un peuple qui a goûté à la magie de sa propre force dans l’action collective. Avant d’abattre le despotisme, la Révolution tunisienne a achevé plus redoutable encore : la peur.  Depuis, celle-ci a changé de demeure et préféré les allées du pouvoir et les cœurs des puissants provisoires. Dans le camp d’en face, si elle peut encore se frayer un chemin pour s’emparer de frêles individus, il lui faudrait beaucoup plus sérieux que des milices soudoyées ou quelques pseudos cheikhs enflammés pour retrouver droit de cité dans l’Être collectif tunisien.

Nul ne peut comprendre cela s’il continue à se complaire dans l’illusion de son élection divine pour veiller, tel un berger inspiré, aux destinées du troupeau de Dieu ; s’il ne croit guère au peuple —surtout en période transitoire et toujours révolutionnaire— comme sujet historique souverain et maître exclusif de son destin ; s’il n’a point la conviction que l’on ne gouverne plus par le mépris et encore moins par la terreur et que l’on ne peut prétendre conduire un peuple qu’en lui dessinant un avenir à la démesure de sa volonté…

Aussi, de quelle légitimité Ennahdha et ses acolytes peuvent-ils aujourd’hui se prévaloir pour menacer de noyer dans le sang tous ceux qui s’aviseraient de la contester ?

Pour tenir à distance tout malentendu, rappelons d’abord ce qu’est la légitimité. Pour Max Weber, qui l’a portée sur les fonts baptismaux, le vivre ensemble commande une adhésion proche de la soumission volontaire qui dépend des qualités que le gouverné prête au gouvernant.

L’État, en tant qu’organisation sociale, ne se soustrait pas à cette règle. Au fondement de sa légalité niche la conviction qu’ont les  citoyens qu’il est juste de lui obéir.

Mais la légalité ne suffit pas pour revendiquer la légitimité. Les pires horreurs  comme le nazisme, l’apartheid ou la colonisation l’auraient été sinon. À l’opposé, l’absence de légalité n’interdit pas la légitimité, c’est le cas des révolutions populaires, des mouvements de libération nationale ou sociale de Spartacus à Martin Luther King. Bien qu’illégaux, ils ne sont pas moins légitimes.

Pour Weber, le pouvoir politique est légitime lorsqu’il est acquis et exercé en accord avec les règles et les lois ; quand celles-ci incarnent un principe d’autorité politique accepté et quand il existe un consentement exprès manifeste à l’autorité de la part de ceux qui sont qualifiés pour le donner.

La légitimité des dirigeants embrasse un faisceau plus large de composants allant des urnes au charisme en passant par la conjoncture historique (Révolution, mouvement de libération nationale, etc.).

Au regard de ces critères, la Troïka au pouvoir ne semble pas des mieux lotis. En vertu de son engagement moral et au vu des dispositions légales qui ont présidé à sa naissance, le Conseil constitutionnel a plus que largement dépassé sa date de validité (une année à partir du 23 octobre 2011). Sa légitimité électorale est davantage qu’écornée, elle est nettement moins affirmée que celle dont disposaient les Frères musulmans égyptiens avant leur éviction. Le mandat que la Troïka a reçu du peuple l’engageait moins à gouverner (il ne s’agissait pas d’élections législatives) qu’à parachever la Constitution dans le délai imparti. Son échec à atteindre cet objectif, sans parler de son bilan général calamiteux à tous points de vue, la prive de la légitimité du résultat et de l’adhésion populaire sur cette base. Dispose-t-elle de la légitimité révolutionnaire en ayant pris part à la Révolution ? À l’évidence non, ni la Troïka, ni aucun autre parti ne peuvent réclamer ce prestige.

Dès lors, que restent-ils à nos gouvernants pour éviter le sort peu enviable réservé à leurs frères égyptiens ?

Rien que la légitimité consensuelle et elle semble encore bien loin d’être à leur portée — l’issue peu glorieuse réservée cette semaine aux « discussions » du projet de Constitution l’atteste. L’arrogance dont ils font montre n’a d’égale que leur ignorance de la situation réelle du pays qui évoque le calme d’avant la tempête. Le langage « fleuri » de menaces qu’ils affectionnent de plus en plus, trahit leur panique et les fait dériver chaque jour davantage vers les mouvants rivages de l’infra-politique.

 

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